Diplomatie du repentir, commissions Vérité, Tribunal pénal international, réparations, lois mémorielles : de l’Argentine à l’Afrique du Sud, en passant par l’ex-Yougoslavie et le Rwanda, l’usage public de l’histoire serait-il condamné à ne produire que des effets néfastes ? A un moment où se développent les invectives à l’adresse d’une justice internationale perçue comme inefficace ou trop désincarnée, et alors que nombre d’intellectuels (surtout français) ne cachent plus leur agacement face à la multiplication des déclarations de repentance, il devenait urgent de dresser un premier bilan critique des politiques de réconciliation  mises en oeuvre depuis la fin de la guerre froide. D’autant que cette « justice transitionnelle », véritable révolution juridique, politique et culturelle, constitue tout de même l’une des aventures les plus passionnantes de ces vingt dernières années.

Comme le souligne l’auteur de Juger la guerre, juger l’Histoire, à la fois chercheur et homme de terrain, ces pratiques reposent en outre sur un très ambitieux pari car, si « le crime contre l’humanité délie les hommes, la justice transitionnelle entend accomplir le trajet inverse, celui qui mène à la refondation d’une communauté politique ».

L’approche est ici doublement pertinente. D’abord parce que Pierre Hazan a eu la bonne idée d’historiciser cette montée en puissance de la justice internationale, dont il montre de façon très éclairante comment elle s’est constituée par strates successives. Après avoir retracé la genèse des politiques de châtiment et de pardon après 1945, il distingue ainsi trois grandes étapes. La première, liée à la sortie de dictatures sanglantes, s’ouvre avec l’Argentine (1983) et culmine avec l’Afrique du Sud (1995). C’est aussi la plus optimiste et la plus inventive. La deuxième (1992-2001), tendue vers le même objectif, s’inscrit dans un contexte tout différent, marqué par la recrudescence des politiques de nettoyages ethniques. La troisième période, qu’inaugure le 11-Septembre et la guerre antiterroriste, sera dominée par un net désenchantement. « L’espoir d’une justice pénale qui briderait la violence s’essouffle », observe-t-il, même si ce moment correspond de façon paradoxale à une institutionnalisation sans précédent de ses normes et dispositifs.

Pierre Hazan n’a cependant rien d’un observateur naïf, et c’est aussi ce qui fait la force de sa réflexion sur les limites et les contradictions de cette nouvelle économie de la responsabilité. On y trouvera notamment une remarquable analyse de la conférence de Durban (2001), organisée sous l’égide de l’ONU, sans doute la tentative la plus ambitieuse jamais entreprise à l’échelle planétaire pour pacifier la mémoire des crimes de masse, en particulier ceux liés à l’esclavage et à la colonisation.

Et la plus désastreuse, la surenchère victimaire ayant donné lieu à d’insupportables dérapages antisémites. Ou quand une grille de lecture tiers-mondiste se combine de manière calamiteuse avec le lexique des années 1990, centré sur le crime contre l’humanité. A travers deux autres exemples, beaucoup moins connus, l’auteur examine enfin avec beaucoup de finesse les ambiguïtés liées à l’appropriation, par des acteurs locaux, de l’idée de « justice réparatrice ». Ainsi des poursuites engagées par la Cour pénale internationale en Ouganda, à la demande de son président, ou de la mise sur pied, au Maroc, de l’instance Equité et Réconciliation (2004), la première à naître dans le monde arabo-musulman.

Fragiles, limités et en permanence exposés aux risques de la manipulation politique, les effets de la justice transitionnelle, « même amputés du rêve de démocratisation qui la portait initialement », n’en constituent pas moins, aux yeux de Pierre Hazan, « une rare source d’espoir ». Peut-être même notre dernière utopie.

Le Monde, 15.10.07