Dans un nouveau livre, Pierre Hazan, spécialiste de la justice internationale, explore l’impact de la diplomatie judiciaire sur les conflits. En voici deux extraits:

Désormais, à chaque crise internationale, la question de l’intervention de la justice internationale se pose: de l’Ouganda au Soudan, du Liban au conflit israélo-palestinien, du Sri Lanka à la Colombie. Cette mondialisation de la justice, aussi imparfaite soit-elle, est une réalité. Elle a généré un profond enthousiasme de la part de sociétés civiles du Nord comme du Sud, mais aussi de réelles inquiétudes d’un certain nombre de gouvernements, ainsi que passablement de scepticisme auprès d’observateurs, craignant que, sous le couvert du droit, de la protection des victimes et de la sécurité internationale, la justice ne soit instrumentalisée à des fins politiques et contribue non à renforcer mais, au contraire, à fragiliser des processus de paix.

Enjeux multiples
Ce débat sur l’articulation de la paix et de la justice a pris ces dernières années de multiples formes. La principale ligne de fracture a opposé traditionnellement des médiateurs pour qui la paix précède la justice aux promoteurs des juridictions internationales qui estiment qu’il ne peut y avoir de paix sans justice. Chacun affirmant que le point de vue adverse conduit à de sanglantes impasses en prolongeant les conflits et donc le nombre de victimes. A cette première ligne de fracture s’ajoutent des débats qui portent sur la politisation de la justice internationale; sur sa nature «culturelle» car accusée de miner les processus de régulation traditionnelle de la violence en imposant des modèles occidentaux; ainsi que sur son impact qui déstabiliserait dangereusement de nouvelles et fragiles démocraties.

On le mesure: l’irruption de la justice en temps de guerre est chargée d’enjeux politiques, stratégiques, moraux et même culturels. Par sa nature même, la justice «dé-partage», elle accuse et criminalise. Elle décide qui est «un hors-la-loi», qu’il soit président en exercice d’un Etat, chef de milice ou responsable politique ou militaire. Ce faisant, elle frappe d’illégitimité des leaders et les exclut du champ des négociations, considérant qu’un criminel de guerre présumé doit répondre de ses actes et non être un interlocuteur dans un processus de paix. Bref, la justice internationale affecte le comportement des acteurs, la perception des médias et des opinions publiques.

De fait, portée par l’horizon d’une gouvernance mondiale et par le credo des droits de l’homme, la justice internationale s’est arrogé le privilège de pointer du doigt le criminel de guerre et par là même de signifier où se trouverait «le Mal». C’est ce qu’avait parfaitement compris le procureur américain Robert Jackson à l’ouverture des procès de Nuremberg, lorsqu’il affirma que «la véritable accusatrice [des criminels nazis] est la Civilisation». C’est cette autorité morale qui a donné à la justice internationale sa puissance symbolique et politique, laquelle se trouve encore amplifiée lorsque le conflit fait rage.

Mais la récente montée en puissance de la justice internationale se paie d’un prix. Elle n’est plus seulement l’expression du sursaut moral d’hommes et de femmes indignés devant des crimes abjects. Elle n’est plus l’arbitre surplombant les sanglantes querelles humaines. La voici devenue partie au conflit, projetée dans l’arène des relations internationales, traversée par les rapports de force, contrainte de s’appuyer sur la coopération des Etats pour obtenir la transmission de preuves ou l’arrestation d’un accusé, et modifiant les rapports de force. La justice sert désormais non seulement à construire la paix, mais aussi à faire la guerre.

Cet extrait est tiré du livre de Pierre Hazan, «La paix contre la justice? Comment construire un Etat avec des criminels de guerre», Editions André Versaille/GRIP

Le TEMPS, 30 oct. 2010