De ligne en ligne, Publication du Centre Pompidou, avril-sept. 2011

Pour aider des pays ravagés par les guerres civiles et les crimes politiques à se reconstruire, les États instituent des  commissions Vérité, des tribunaux internationaux, des lois mémorielles. Mais la vérité judiciaire épuisera-t-elle jamais l’infinie complexité de la violence d’une société qui se déchire ?

À l’heure où le controversé Tribunal spécial pour le Liban va procéder à des inculpations, Pierre Hazan nous montre à quel point les mémoires sont multiples et les vérités plurielles quant aux crimes perpétrés et subis. L’art, plus apte à exprimer l’inconcevable, n’a pas attendu la justice pour lutter contre l’oubli.

Depuis des mois, la classe politique libanaise se déchire. La « vérité » sur l’assassinat d’un ancien Premier Ministre libanais[1] est-elle une arme de paix ou conduit-elle à de nouveaux affrontements ? Mais quelle « vérité » le procureur du Tribunal spécial pour le Liban entend-il dévoiler ? Et derrière cette « vérité » judiciaire qui n’a pas encore été dévoilée au moment où ces lignes sont écrites, combien d’autres « vérités » attendent peut-être d’être encore dites ?

Une chape de plomb n’engendre pas l’oubli

Jusqu’à la création du Tribunal spécial pour le Liban, ce pays s’était toujours reconstruit sur l’amnistie. Les élites politiques avaient la conviction que l’oubli était le meilleur garant de la stabilité et de la paix retrouvées. C’est pour cela que le 26 août 1991, le Parlement libanais adopta la loi d’amnistie générale qui éteignit le risque de poursuites judiciaires après les guerres civiles de 1975-1990, en dépit de 140 000 morts, 17 000 disparus, 180 000 blessés et de centaines de milliers de déplacés et d’exilés. C’est pour cela encore que, jusqu’à aujourd’hui, les autorités libanaises ne veulent pas procéder aux exhumations des fosses communes de crainte d’aviver la soif de revanche et de violence, en dépit des pressions insistantes des familles de disparus. C’est pour cette même raison qu’il n’existe aucun manuel unifié d’histoire contemporaine du Liban, manuel pourtant prévu par les accords de Taëf de 1989 qui mirent fin à la guerre civile.

Mais la chape de plomb sur ces quinze ans de conflits n’a pas enfanté l’oubli. Elle a au contraire suscité une profusion de récits et de mémoires, souvent fragmentaires, parcellaires, volontairement subjectifs. Récits autobiographiques, témoignages d’hommes politiques, de chefs de milice, d’hommes de troupe, œuvres de fiction, bandes dessinées, pièces de théâtre, films, documentaires, analyses académiques… Autant de tentatives de « commémorer », de littéralement « faire mémoire avec » ce passé de la guerre, où dans un jeu d’alliances tournantes, les alliés d’un jour – tant intérieurs qu’extérieurs – devinrent les ennemis du lendemain. Où les massacres succédèrent aux massacres : Damour, Sabra et Chatila, Tal-el-Zatar, et tant d’autres. Difficile de démêler les responsabilités dans cette spirale de la violence, comme le souligne Georges Corm: « Les Libanais sont morts de tant de façon différentes, pour des causes si multiples et sous le coup d’adversaires si divers, de l’extérieur et de l’intérieur… Il a été dangereux de s’émouvoir pour le Liban car derrière chaque mort de Libanais, il était difficile de savoir qui se cachait : un Israélien, un Syrien, un Palestinien, un phalangiste, un Frère musulman, Les Brigades Rouges, La bande à Baader, la mafia, un Libyen… »

Guérir du passé

Confrontés à la fois à la nécessité de briser le pacte du silence officiel et à la multiplicité des conflits regroupés sous l’appellation de « guerre civile », beaucoup d’auteurs de fiction racontent la violence débridée des années de guerre, l’innocence à jamais perdue, puis la difficile reconstruction d’êtres à l’âme blessée. Rawi Hage dans De Niro’s Game brosse le récit haletant d’une odyssée chaotique de deux jeunes hommes plongés au cœur de la guerre civile à Beyrouth dans les années 1980. Wadji Mouawad, dans sa pièce de théâtre Incendies, prévient qu’il n’existe nul abri face à la contamination de la violence : « Le temps est une poule à qui on a tranché la tête, le temps court comme un fou, à droite à gauche, et de son cou décapité, nous inonde et nous noie. »

Presque toutes ces œuvres fonctionnent sur le ressort du secret et de l’ambivalence qui lui est souvent liée. Vouloir savoir : pour se libérer du tabou du silence et pour que les morts puissent reposer en paix. Ne pas vouloir savoir : par peur de ce que l’on pourrait peut-être bien découvrir et que l’on pourra plus jamais ignorer. À en devenir insomniaque. Ou au contraire, à s’abîmer dans la somnolence. Dans les deux cas, rivés au passé. Dans le film A Perfect Day (2005) de Joana Hadithomas et de Khalil Joreige, le héros, Malek vit à Beyrouth avec sa mère Claudia. Il est victime d’apnée du sommeil et de somnolence. Dans la même journée, Malek va convaincre sa mère de déclarer la mort de son père, disparu quinze ans plus tôt, tenter de reconquérir sa petite amie Zeina, et essayer de comprendre sa maladie. Dans Valse avec Bachir (2008), un Israélien, trente ans après, essaie d’exorciser les rêves qui l’empêchent de dormir depuis l’invasion du Liban par Israël jusqu’à l’assassinat de Bachir Gemayel et aux massacres de Sabra et Chatila. L’apnée de sommeil de Malek et les insomnies de l’ex-soldat israélien se rejoignent. Comment vivre après ? Comment s’extraire du brouillard de la somnolence et trouver le sommeil apaisé ? Wajdi Mouawad fait dire à l’un de ses personnages au bout de sa quête : « À présent, il faut reconstruire l’histoire, l’histoire est en miettes, doucement, consoler chaque morceau, doucement guérir chaque souvenir, doucement, bercer chaque image. »

Mais l’État ne pourra pas toujours se dissimuler derrière le génie de ses cinéastes, de ses dramaturges, de ses romanciers et d’autres encore, pour se raconter. L’helléniste Pierre Vidal-Naquet faisait remarquer que « les peuples qui n’ont pas de mythe ont froid ». Comment ce pays morcelé, fracturé en plusieurs projets de société, riche de ses dix-huit communautés et d’un passé fait autant de sang versé que de convivialité, se forgera-t-il un mythe ? Sa réponse déterminera l’avenir du Liban.

Pierre Hazan

spécialiste des relations internationales, auteur et journaliste
auteur notamment de Juger la guerre, juger l’histoire, PUF, 2007.


[1] Rafic Hariri, assassiné à Beyrouth le 14 février 2005.