Article paru dans lemonde.fr, le 20.10.2011, propos recueillis par Sandrine Morel

Pierre Hazan, professeur de justice transitionnelle à l’université de Genève, est l’un des cinq membres du Groupe international de contact créé en mars 2010 sous l’impulsion de l’avocat sud-africain Brian Currin et dont le but est de « faciliter la normalisation politique au Pays basque ».

Quelle est votre première réaction au communiqué de l’ETA annonçant « la fin définitive de l’action armée » ?

Je suis très, très heureux. Ce communiqué, nous l’attendions, nous l’espérions, nous le voulions. C’est la fin de quarante-trois ans de violence, qui a fait près de un millier de mort. Si la lutte armée est finie, comme il l’indique, ce sera un grand soulagement pour l’Espagne et le Pays basque.

Pensez-vous que ce communiqué signifie réellement la fin d’ETA ?

Tout d’abord, il faut rappeler que le dernier acte de violence d’ETA remonte à 2009. Fin avril 2011, j’ai rencontré le patron des patrons basque qui m’a montré une lettre d’ETA. Elle lui signifiait que « l’impôt révolutionnaire », les extorsions qui servent à alimenter l’économie de la lutte armée, était terminé. Il faut donc inscrire ce qui s’est passé aujourd’hui dans un processus qui a commencé il y a deux ans de manière embryonnaire, s’est accéléré ces derniers mois et compte plusieurs épisodes. Ce communiqué ne marque qu’une étape.

Des membres d’ETA annoncent « la fin définitive de son action armée », jeudi 20 octobre.

Quelles seront les suivantes ?

Le Groupe international de contact a aidé à mettre sur pied un groupe de vérification du cessez-le-feu, qui n’a que quelques semaines. On peut imaginer que l’une de ses prochaines tâches sera la remise des armes dans un processus similiare à celui de l’IRA en Irlande du Nord. Puis il faudra aussi construire une nouvelle conscience dans une société qui a été divisée.

Qu’est-ce qui a conduit ETA à prendre cette décision ? Pourquoi maintenant ?

Je pense que trois facteurs ont été décisifs. Tout d’abord en décembre 2006, l’attentat dans le parking du Terminal 4 de l’aéroport de Madrid-Barajas [qui a rompu les négociations de paix menées entre le gouvernement socialiste de José LuisRodriguez Zapatero et ETA et lors duquel deux personnes ont été tuées, NDLR]. Cet acte criminel et tragique a provoqué une réflexion chez les leaders nationalistes qui a conduit à leur conversion lente et progressive en faveur de la fin de la lutte armée. Ces derniers ont entraîné derrière eux une grande partie des nationalistes et donc de la société basque.

Le deuxième facteur est l’efficacité de la lutte policière contre ETA, la coopération dans ce domaine entre la France et l’Espagne et les arrestations successives qu’elle a permises. Et le troisième, c’est l’engagement de la communauté internationale dans un processus de paix qui a débuté en mars 2010 par un manifeste, la déclaration de Bruxelles, signé par cinq Prix Nobel de la paix et une quinzaine de personnalités morales. Un engagement que notre Groupe international de contact a réaffirmé.

Quel a été votre rôle ?

Nous avons essayé de créer un environnement favorable au processus de fin de la violence. Nous avons rencontré beaucoup d’acteurs et mis sur pied la conférence de paix qui a eu lieu lundi dernier avec le soutien de l’association basque Lokarri. Nous avons noué des contacts avec tous les partis politiques à l’exception du Parti populaire, qui n’a pas souhaité nous rencontrer, et nous le regrettons. Pour mettre fin à la violence, il faut bien que les personnes puissent discuter et que les problèmes soient abordés.

ETA avait-elle besoin d’une mise en scène pour annoncer sa fin ?

Il existe une dimension de rituel dans le monde politique. C’est une réalité. L’injection d’une présence internationale, la nôtre, et de personnes de poids comme Kofi Annan, les ex-premiers ministres irlandais et anglais ou encore l’ancienne première ministre norvégienne, a donné confiance à toutes les parties pour aller de l’avant.