– Pourquoi s’intéresser à la mémoire que l’on construit après un conflit?

Pierre Hazan: – La guerre a changé de forme ces dernières décennies. Les conflits n’opposent plus des Etats entre eux. Ce sont des conflits internes et ce sont les civils qui sont devenus des cibles. Plus de 80% des victimes ne sont pas des combattants. Dès lors, la question clef est de refonder l’unité nationale dans des sociétés fracturées, où des violations massives des droits de l’homme se sont produites. Pensons à l’ex-Yougoslavie, au Rwanda, en Afghanistan, au Sierra Leone, à l’Irak… Le défi du temps présent est la réconciliation. Et celle-ci passe par la construction d’une mémoire capable d’intégrer différents récits. D’où la multiplication des commissions vérité et réconciliation comme en Afrique du Sud. Ce mouvement s’accompagne aussi de son pendant culturel avec des nouveaux entrepreneurs de mémoire. L’impulsion ne vient plus seulement de l’Etat, mais aussi du bas, de la société civile, des associations de victimes, des ONG, voir des artistes eux-mêmes. Certaines de ses initiatives sont éphémères, d’autres durables. Mais l’important est la volonté de refonder des sociétés qui ont été déchirées par la guerre et des périodes de répression.

– Comment construire une histoire commune si chaque lobby qui représente un groupe de victimes se bat pour la reconnaissance d’une mémoire exclusive?

– C’est vrai que l’affaiblissement de l’état-nation laisse un espace pour l’émergence de mémoires alternatives, voire concurrentes. Le danger de mémoires communautaires repliées sur elles-mêmes est bien réel. Mais cette période est aussi porteuse d’espoir. Car elle offre l’espace d’élaborer des identités ouvertes et inclusives. C’est l’enjeu majeur pour l’Europe aujourd’hui  confrontée à la nécessité de redéfinir la citoyenneté dans un espace qui n’a jamais été aussi multiculturel, mais aussi guettée par le danger des replis identitaires.

– Quel est l’impact des médias électroniques sur la construction de la mémoire?

– Fonctionnant sur l’amnésie et le zapping permanent, ces médias provoquent en réaction une demande inépuisable de mémoire. Nous vivons ce moment paradoxal où, à l’effacement quasi instantané de la mémoire répond une demande mémorielle sans fin. Pendant la révolution égyptienne de février dernier, en marge du mémorial éphémère dédié aux victimes de la Place Tahrir tués quelques jours plus tôt, des mémoriaux virtuels en ligne étaient créés. Jamais distance n’a été si courte entre le passé et le présent.

– A quoi sert l’art dans ce processus?

– Il précède ou accompagne des mouvements de transformation profonde de la société. Par une vision subjective, l’artiste permet de rendre visible des choses qui le seraient moins. Quand Picasso peint Guernica en 1937, l’oeuvre contribue non seulement à définir l’identité de la ville mais elle devient aussi le symbole annonciateur de la barbarie moderne. De fait, il y a mille manières d’intervenir artistiquement. Certains artistes élaborent des contre-monuments, car ils rejettent les formes monumentales souvent récupérées par des idéologies totalitaires. D’autres inventent des formes d’intervention éphémères ou virtuelles pour contribuer à refonder la société après un conflit. Ils ne veulent pas forcément d’un alibi en béton, d’un alibi mémoriel. L’art permet de travailler le passé pour inventer le présent.

Pierre Hazan
Article paru dans Le Temps, le 20.10.2011, propos recueillis par Arnaud Robert
Entretien dans le journal Le Temps