Les accords de paix de 2006 ne sont pas respectés ce qui entrave la réconciliation. Des montagnes himalayennes à l’Oberland bernois, la Suisse fait un discret travail de facilitation

C’est une famille népalaise typique: sympathisants maoïstes comme un tiers de la population, pauvres bien qu’appartenant à la caste des Brahmanes, Sabitri Ghemine et son mari Bed Prasad sont assis en tailleur devant leur maison en pisé à côté de leurs cinq chèvres. Lorsqu’ils parlent de leur fils, Prakesh, l’émotion affleure aussitôt. En 2004, alors que le pays est en pleine guerre civile, Prakesh, alors âgé de 24 ans, se rend à Katmandou. Il est arrêté à un barrage à l’entrée de la ville. Et depuis lors, ses parents ont remué terre et ciel pour le retrouver. Ils sont allés voir les dirigeants maoïstes – «ils sont devenus comme les autres, et ne pensent qu’à s’enrichir», lâche sa mère –, les autorités et les autres politiciens. Mais le sort des 16 000 victimes de la sale guerre, des 1400 disparus et des 200 000 déplacés, n’intéresse personne dans les hautes sphères de Katmandou.

Poussée par sa tragédie personnelle, Sabitri est devenue une militante des droits de l’homme: «Prakesh croyait à un Népal sans discrimination, sans pauvreté, sans corruption. L’armée l’a tué. Nous voulons la vérité sur sa disparition, nous voulons son corps et nous voulons vivre décemment. Au nom de la soi-disant réconciliation, on nous demande de pardonner, d’empocher quelques misérables sous, et de passer à autre chose?» s’étrangle sa mère.

L’accord de paix de 2006 prévoyait la mise sur pied de deux commissions, l’une sur les disparus, l’autre pour «la vérité et la réconciliation». C’était un «deal» accepté à l’époque par l’armée népalaise largement responsable des disparitions, alors que les combattants maoïstes portaient la responsabilité de la plupart des déplacements forcés. Mais six ans, plus tard, personne n’en a vu la couleur. C’était aussi un «deal» qui répondait aux attentes de la communauté internationale: créer des mécanismes de «justice» et de «vérité» pour donner du sens à ce passé de sang et faciliter ainsi le vivre-ensemble.

Le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) soutient des ONG locales et internationales et regrette le climat d’impunité qui règne au Népal. Car, ironiquement, l’un des rares points où le parti maoïste, l’armée népalaise et la trentaine d’autres partis ont réussi à s’entendre, c’est leur manque d’appétit pour juger les auteurs des crimes de guerre. C’est le règne de l’impunité justifié par le prétexte de «l’impératif de la réconciliation». Un responsable maoïste, Ekraj Bhandari, explique: «Nous avons besoin d’une solution politique pour éviter toute déstabilisation. Si les victimes refusent de pardonner, alors la Commission vérité devrait avoir le droit de pardonner.» Le Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU a dénoncé cette impunité offerte à des auteurs de crimes de guerre et s’est même ému que des suspects de meurtres accèdent au poste de ministre. Résultat: le gouvernement a prié à fin 2011 le Haut-Commissariat de plier bagage, direction Genève.

Devant l’intérêt de la classe politique pressée de tourner la page, un défenseur des droits de l’homme soupire: «La main droite lave la main gauche». En concertation avec d’autres collègues européens, l’ambassadeur suisse, Thomas Gass, a adressé, dit-il, «des messages diplomatiques sévères au gouvernement népalais pour dénoncer les manquements au respect des droits de l’homme». Des messages qui ont visiblement de la peine à être reçus.

Face à cette situation, la diplomatie suisse a investi dans une discrète et informelle facilitation politique. A l’ambassade de Katmandou, Martin Stuerzinger, le conseiller en charge de «la construction de la paix» a épinglé au mur une photo où une dizaine de politiciens népalais sourient de toutes leurs dents dans les montagnes helvétiques. Ces discrètes tractations en février 2011 avaient permis de débloquer un temps les négociations en vue de l’élaboration d’une nouvelle Constitution. L’opération devait être reconduite le mois de mars. Tout avait été soigneusement préparé par le DFAE: les politiciens népalais se rendraient dans les Alpes bernoises et monteraient par téléphérique dans un hôtel isolé, transformé en huis clos pendant six jours, pour surmonter leurs divergences et élaborer un projet de Constitution acceptable par toutes les parties. Mais la veille du départ, l’affaire a fuité. Les médias de Katmandou ont accusé ces politiciens de «vouloir passer du bon temps en Suisse à un moment crucial pour l’avenir du pays». Sans doute, les élites politiques et les puissances régionales s’inquiétaient qu’une solution soit trouvée hors de leur contrôle.

Depuis le 27 mai, c’est désormais la crise. L’assemblée constituante qui faisait office de parlement a été dissoute sans parvenir à élaborer une nouvelle Constitution et aucun mécanisme n’était prévu pour affronter ce cas de figure. Quant au gouvernement, il ne peut qu’expédier les affaires courantes. Le Népal se trouve confronté aux vieux démons qui l’avaient conduit aux dix ans de guerre civile: les groupes marginalisés veulent mettre fin aux puissantes discriminations de castes, de classes et d’ethnies, dont ils sont victimes. Mais ils se heurtent aux puissants issus des hautes castes, les Brahmanes et les Chhetris, qui pendant des siècles, ont détenu les leviers de pouvoir et qui se sentent aujourd’hui menacées. Au risque que se multiplient les violences communautaires.

Depuis vingt ans, le talent des maoïstes est d’avoir su capturer la frustration des marginalisés, en jouant la carte du «fédéralisme ethnique» et de la justice sociale, même si leurs leaders sont eux aussi Brahmanes. Ekraj Bhandaria a étudié les textes des quatre saints communistes: Marx, Engels, Lénine et Mao. Devant le drapeau rouge siglé de la faucille et du marteau, il explique le maoïsme new-look, version népalaise XXIe siècle: «Nous essayons de sortir le Népal du féodalisme pour parvenir au bon capitalisme, et seulement après, nous ferons route vers le socialisme. Mais le chemin est long.»

Il est assurément trop long pour Sabitri Ghemine qui voit une classe politique largement corrompue, préoccupée par ses seuls jeux de pouvoir. Sa frustration fait écho à celle de Gauri Pradhan, l’un des membres de la Commission népalaise des droits de l’homme, une commission gouverne mentale que la Suisse cherche à renforcer afin qu’elle s’émancipe des pressions politiques dont elle est victime: «Nous avons des preuves de ceux qui ont commis des crimes de guerre. Nous connaissons leurs identités. Mais nous sommes comme un chien qui aboie, mais qui ne peut pas mordre. Même lorsque la Cour suprême inculpe, il n’y a aucune arrestation. L’armée et la police refusent d’obéir», souligne Gauri Pradhan.

Devant l’obstruction de la classe politique, beaucoup de victimes des maoïstes et de l’armée joignent aujourd’hui leur force, refusant d’être les éternels laissés-pour-compte des «deals» faits au-dessus de leur tête, exigeant la vérité sur la disparition ou la mort de leurs proches, et un peu de justice sociale dans l’un des pays les plus pauvres de la planète.

L’une des initiatives les plus novatrices a été lancée par le Comité international de la Croix-Rouge. Ce programme d’appui psychosocial vise à donner un peu de pouvoir à des femmes de disparus devenues des proies sexuelles et économiques. Car avec leur mari disparu, disparaît aussi leur statut social. Stigmatisées, elles sont rejetées avec leurs enfants par leur belle-famille et ostracisées par la société. C’est le cas de Manakumari Ranjitkar: «Ma belle-famille disait que j’apportais le malheur.» Avec ses enfants, elle a été mise à la porte. Avec l’aide du CICR, ces femmes se sont organisées en groupes et avec le modeste pécule qu’elles avaient reçu, elles ont construit des petits mémoriaux pour leur époux, procédé à des rituels et réussi à faire plier les autorités pour qu’elles leur octroient une aide financière jusque-là attribuée uniquement sur présentation d’un certificat de décès.

Devant les pressions de l’ONU et des bailleurs de fonds, les partis politiques ont finalement rédigé un projet de loi pour mettre sur pied une Commission vérité et réconciliation. Si ce texte venait un jour à être adopté, la Commission n’aurait cependant pas d’indépendance. Après avoir tant oeuvré en faveur d’un tel mécanisme de recherche de vérité, le défenseur des droits de l’homme, Ram Kumar Bhandari, préfère «l’absence de justice à une Commission vérité qui ne soit qu’une mascarade».