La terre, son vol et sa restitution sont au cœur du conflit colombien depuis des décennies. Bogota a demandé à Berne son appui dans la mise en place des instruments de justice transitionnelle pour faciliter la réconciliation

Deux ventilateurs tournent à plein régime dans le local de l’association Corsoc qui travaille sur le développement social. La chaleur est moite et l’humidité imprègne les habits. Nous sommes à Monteria, dans l’Etat de Cordoba. A 90 minutes d’avion de la capitale colombienne, Bogota. Autrement dit, dans un autre monde. Un monde où la justice n’a guère cours, où les institutions de l’Etat fonctionnent mal ou si peu, où la terre regorge de richesses – l’or, le nickel, le pétrole, le charbon et, bien entendu, la coca. Mais cette richesse est réservée aux plus forts: ceux qui parlent le langage des armes. C’est le royaume des narcos et autres «Bacrim» comme on les appelle ici, les bandes criminelles. Ce sont souvent comme «les aigles noirs» des paramilitaires démobilisés et rapidement reconvertis dans le trafic de drogue, auxquels s’ajoutent les guérillas, celle des FARC et l’ELN.

Cela fait deux ans que les représentants des déplacés internes, chassés de leurs terres par l’un de ces groupes armés ne s’étaient pas rencontrés dans ce local. Trop visible donc trop dangereux. Leurs prédécesseurs ont été assassinés. Mais, ce jour-là, certains d’entre eux ont tenu à rencontrer trois diplomates suisses de passage pour lancer un cri d’alarme. Parmi eux, Mô Bleeker, envoyée spéciale du DFAE en charge de la task force du «traitement du passé et de prévention des atrocités». Ils sont venus se rendre compte par eux-mêmes de la situation et envisager comment la Suisse pourrait continuer à apporter son aide pour faciliter une solution négociée. C’est un moment clé: le 29 juin 2011, le président Santos a fait adopter la loi pour «les victimes et la restitution des terres».

Dans cette Colombie qui n’a jamais connu de réforme agraire, la terre est le noyau du conflit. En voulant indemniser ou rendre de 3 à 6,5 millions d’hectares volés par des groupes armés à des millions de paysans déplacés, l’enjeu pour le gouvernement de Bogota est d’enlever cet argument de la bouche de la guérilla des FARC et de lancer une dynamique politique qui pourrait déboucher sur un processus de paix. Les difficultés et les risques sont cependant énormes: les autorités peuvent-elles protéger ceux qui réclament leurs terres? La loi ne va-t-elle pas être détournée et légaliser le vol des terres?

Ce jour-là à Monteria, le tableau que dresse la dizaine de leaders des populations déplacées aux diplomates suisses est sombre. «Les groupes armés n’hésitent pas à nous tuer pour prendre nos terres. Porter plainte ne fait qu’augmenter le danger. Ici, la plupart des juges et des policiers sont terrorisés quand ils ne sont pas de mèche avec les «Bacrim». Le gouvernement à Bogota ne nous entend pas. Il vous entendra vous: dites-leur notre sort. Que l’Etat intervienne. Nous ne bougerons plus. Nous vivrons ou nous mourrons ici. Que l’Etat prenne ses responsabilités», dit Josué*, le chef des Suni, un peuple autochtone.

Les autres leaders racontent des histoires similaires d’une population prise entre les feux croisés des groupes armés qui se battent pour le contrôle des richesses, lorsqu’ils ne collaborent pas entre eux pour le juteux marché de la drogue. Et de la nécessité que l’ONU, la Suisse et d’autres gouvernements les sortent de leur dangereux isolement. Car loin de l’intérêt de Bogota et des médias de la capitale, les populations livrées à elles-mêmes trinquent: la Colombie détient le triste record du plus grand nombre de déplacés internes au monde. Depuis 1985, plus de 5 millions de personnes ont été obligées de fuir leur maison, dont 80% de femmes et d’enfants.

Le doigt sur la carte, un autre leader donne un rapide topo de la situation: «Ici, dans le sud de l’Etat de Cordoba, les narcos cultivent 4000 hectares de coca. Là, vous voyez les routes qui mènent vers la façade atlantique où la drogue est exportée. Là, encore les bases des «Bacrim» que nous avons marquées par de petits triangles verts, plus loin, la guérilla, mais elle est relativement faible dans cet Etat.»

C’est tout le paradoxe de la Colombie: des régions entières de non-droit peuplées par plus de la moitié de la population. Et à côté de cela, une croissance économique de 6% qui attire les multinationales, une main-d’œuvre qualifiée, des institutions qui fonctionnent dans les centres urbains et le troisième marché d’exportation pour la Suisse en Amérique latine.

Dans ce pays en guerre depuis soixante ans et vingt fois plus grand que le territoire helvétique, que peut faire la diplomatie suisse? Du fait de ses bons rapports avec le gouvernement colombien et de l’étroitesse de ses liens avec la société civile, le gouvernement de Bogota lui a demandé en 2007 son appui dans la mise en place des instruments de justice transitionnelle. En 2010, elle a présidé à Bogota le G-24, l’institution qui fixe les orientations générales des bailleurs de fonds et qui se consacre en priorité à la promotion de la paix en Colombie et dirige actuellement son sous-groupe sur «les droits humains».

Mais l’une des niches d’expertise du DFAE est le «traitement du passé». Il soutient activement le Groupe de mémoire historique (GMH), dont il préside le Conseil consultatif international. Le GMH a pour mandat – peut-être unique – d’écrire l’histoire des crimes du conflit, alors que celui-ci perdure toujours. Avec pour ambition que cet exercice crée un environnement favorable pour une sortie négociée du conflit. L’histoire est ainsi écrite non pas après l’établissement de la paix, mais avant pour la faciliter.

Cette contribution de la Suisse est à l’image de son soft power: son traditionnel pragmatisme allié à une forte expertise dans des domaines spécifiques s’appuyant sur un engagement continu et la volonté de jouer collectif, faute aussi de moyens et d’intérêt d’une grande puissance.

Dans ses 11 rapports établis à ce jour, le Groupe de mémoire historique a dénoncé la responsabilité des auteurs des massacres et autres violations graves des droits de l’homme: forces de sécurité, paramilitaires, guérillas, narcos et «Bacrim», donnant du coup un visage aux différentes catégories de victimes et démolissant la thèse de «la lutte contre le terrorisme». Ainsi, dans son premier rapport, le GMH a épinglé l’armée et la police pour leur collaboration active avec les paramilitaires et le cartel de Cali dans le massacre de Trujillo, où plus de 300 civils avaient été assassinés dans les années 1990. Une manière pour le GMH de démontrer son indépendance, de rappeler aux forces de sécurité qu’elles sont comptables de leurs actes et de signifier à ceux qui s’estiment exclus que la lutte armée n’est pas le seul vecteur de transformation. Gonzalo Sanchez, le président du GMH, explique les enjeux de la mémoire en Colombie: «La mémoire est un instrument de transformation de victimes en citoyens. Elle est un point d’appui pour faire valoir ses droits.» Un point qui n’est pas négligeable depuis l’entrée en vigueur de la loi «pour les victimes et la restitution des terres».

L’équation politique en Colombie n’en demeure pas moins complexe entre la guérilla des FARC et une ultra-droite très puissante, les défis sont immenses, mais au moins, le climat politique semble désormais propice à des avancées: le gouvernement Santos a reconnu l’existence d’un conflit armé interne, ce qu’avait toujours refusé de faire son prédécesseur. Il s’est engagé à développer une politique qui devrait mettre fin au conflit et à promouvoir un développement économique «pour tous».

Finie l’ère du président Alvaro Uribe qui avait accusé le professeur genevois Jean-Pierre Gontard qui tentait de faciliter la libération des otages détenus par les FARC de «gestion de fonds d’une organisation terroriste». Accusation sans fondement et retournement de l’histoire: c’est aujourd’hui l’ex-président Uribe qui fait l’objet d’une plainte pour crime contre l’humanité, accusé d’être de mèche avec les paramilitaires. Et son chef de la sécurité, le général Mauricio Santoyo Velasco, vient d’être accusé par la justice américaine de complicité avec des chefs paramilitaires et de trafic de cocaïne avec un célèbre cartel de Medellin…

* Prénom fictif.

LeTemps.ch 17.08.12

Par Pierre Hazan