La Bosnie, sans guerre ni paix Les procès de criminels de guerre se tiennent dans l’indifférence. La Suisse participe à la protection des archives nationales

Ce sont des scènes hallucinantes. Celles qu’un romancier n’oserait pas écrire tant elles paraissent invraisemblables. Le procès de quatre hommes qui ont tué un millier de Musulmans dans l’enclave de Srebrenica en juillet 1995. En dépit de leur forfait, ils vivaient en hommes libres il y a seulement vingt mois. Ce ne sont pas des donneurs d’ordres. Ils ne sont même pas l’ombre des Karadzic et des Mladic jugés à La Haye, mais des exécutants serviles, dont l’un n’avait pas 18 ans au moment des faits. Ce sont eux qui ont appuyé sur la gâchette encore et encore pendant ces journées fatidiques, lorsque le monde détournait le regard. Dix-sept ans plus tard, dans le bâtiment de couleur ocre de la Chambre des crimes de guerre à Sarajevo, le procès se déroule dans l’indifférence absolue. Dans le public, il n’y a personne excepté deux journalistes. Pourtant, il s’agit d’un moment clé dans l’histoire contemporaine de l’Europe. Le plus grand massacre depuis 1945 commis sur le continent, de surcroît dans une zone qui était théoriquement placée sous la protection des Nations unies.

L’un des accusés, Stanko Kojic, est fou ou, du moins, il feint de l’être avec beaucoup d’application: hirsute, bourré de tics nerveux, il porte des lunettes de soleil et, en dépit du temps clément, des bottes de neige. Périodiquement, il est pris de tremblements et, malgré les admonestations répétées de la présidente du tribunal, feuillette imperturbablement le magazine Dani. Appelé à la barre, il embrasse fiévreusement sa bible, puis se lance dans un monologue confus: il révèle le nom d’un témoin protégé dont la vie est désormais mise en danger, nie avoir violé des femmes puisqu’il est si beau, affirme qu’il est doté, selon l’armée yougoslave, d’un quotient intellectuel de 52 à 67, donc très limité, et que, bien entendu, il n’a tué personne. Il ajoute cependant que, quelques jours après le massacre de Srebrenica, ses copains d’unité et lui se sont rendus dans un bordel, se sont battus entre eux et qu’il fut blessé dans cette rixe. Il fait aussi de mauvais rêves où les têtes changent de forme et… accuse Tomic, l’avocat de l’un de ses camarades de peloton d’exécution de se livrer à du trafic d’enfants.

Lequel avocat prend ensuite la parole pour réfuter ces accusations, puis, sereinement, explique que les massacres de Srebrenica sont survenus parce que les Bosniaques n’ont pas défendu la ville, que celle-ci a été trahie de l’intérieur, et que ce sont les Bosniaques qui sont donc responsables de leur malheur… Tant bien que mal, le procureur international, le massif Américain Erik Larson, essaie de recadrer la tragédie, rappelant que Stanko Kojic et l’un de ses compères ont cherché les survivants parmi les 800 à 1000 prisonniers qu’ils venaient d’abattre pour les achever d’une balle dans la tête.

Lors de la suspension de séance, Erik Larson retrouve son bureau d’où il contemple un mur où sont épinglées une trentaine d’affaires de crimes de guerre en suspens. Et Larson de soupirer, lâchant, désabusé: «Je n’ai même pas les moyens pour enquêter sur les auteurs de trois autres équipes d’exécution qui ont chacune tué un millier de personnes à Srebrenica. Dans quelques mois, je partirai, et ils ont toutes les chances de ne jamais être poursuivis.» De l’avis général, ce tribunal est encore celui qui a le mieux travaillé en Bosnie, mais les clivages politiques restent si profonds qu’ils perturbent le travail de la justice. Selma Korjenic, la consultante locale de l’organisation genevoise Trial, ne cache pas son désarroi devant les dysfonctionnements des tribunaux locaux: «Les droits des victimes de violence sexuelle sont oubliés, la notion de témoin protégé n’est guère respectée, l’intimidation envers tous ceux qui veulent témoigner est permanente et la plupart des médias attisent les sentiments nationalistes.»

Aleksandra Letic travaille en Republika Srpska, à Bijeljina, à dix minutes de voiture de la frontière avec la Serbie. Elle est responsable de programmes à l’antenne locale du Comité Helsinki pour les droits de l’homme. Des membres de sa famille ont été séduits pendant la guerre par la propagande ultranationalistek, et deux de ses cousins sont accusés d’exactions. «Ce qui est terrible, c’est qu’au lieu de se demander comment des gens ordinaires en viennent à tuer des enfants, le message qui domine aujourd’hui en Bosnie, indépendamment de sa communauté, c’est l’idée qu’il faut faire corps avec son groupe.» Aleksandra Letic amène des gens du tribunal qui entendent des témoins et voient des preuves. «Mais c’est très difficile d’avoir un impact. Et puis, il y a les menaces non seulement contre nous, mais aussi contre nos enfants, au point que nous avons dû un temps limiter nos activités publiques.» Elle estime que 75% des jeunes en Republika Srpska ne croient pas à la réalité des massacres de Srebrenica. Un chiffre qui ne surprend pas les spécialistes de la justice transitionnelle de l’ONU à Sarajevo.

Comment en est-on arrivé là, alors que la Bosnie est le pays où la communauté internationale a peut- être le plus investi au monde dans des programmes de réconciliation? Quelque 500 procès ont déjà jugé ou jugeront des criminels de guerre. Les autorités locales aidées par la communauté internationale ont réalisé les meilleurs résultats jamais obtenus dans le monde en ce qui concerne l’identification des disparus, soulageant d’autant leurs familles. Les polémiques sur les chiffres des victimes de la guerre sont désormais closes, depuis que trois centres – aidés notamment par la Suisse et d’autres pays – à Sarajevo, Zagreb et Belgrade ont fait un incroyable travail de dépouillement de données.

Mais en dépit de ces efforts considérables, le message a de la peine à passer. Les raisons sont multiples: les médias offrent une vision «ethniciste» et biaisée du conflit; le repli identitaire lié au sentiment de «no future» avec 40% de chômage et 60% de la population qui vit sur le seuil ou au- dessous du seuil de pauvreté, une corruption qui place le pays au même niveau que la Zambie et le Liberia; un système scolaire divisé où les enfants serbes, croates et bosniaques ne fréquentent pas les mêmes classes et apprennent trois histoires différentes et contradictoires de leur pays… Le fait est là: avec les Accords de Dayton, la communauté internationale a su imposer la fin de la guerre sans cependant gagner la paix.

Tant la lecture du passé que la projection dans l’avenir opposent la quasi-totalité des habitants de la Republika Srpska à ceux de la Fédération de Bosnie-Herzégovine. Pour les premiers, le conflit fut «une guerre patriotique» où leur république fut créée dans un réflexe défensif contre les menaces émanant de leurs voisins. Alors que, pour la plupart des Bosniaques, le conflit fut une guerre d’agression lancée par Belgrade qui a conduit à «une campagne génocidaire» avec le soutien des Serbes locaux. Ainsi, lorsque Karadzic fut transféré à La Haye pour être jugé, 88% des Bosniaques estimaient qu’il était coupable de crimes internationaux contre 6,9% de Serbes de Bosnie. Et aujourd’hui, neuf dixièmes des Bosno-Serbes ne se reconnaissent pas dans la Bosnie et rêvent d’un rattachement à la mère patrie serbe.

Devant le risque de nouvelles tensions, le soutien de la communauté internationale paraît indispensable. L’ambassadeur suisse à Sarajevo, André Schaller, souligne que la Bosnie-Herzégovine est une région prioritaire pour les intérêts helvétiques: «En œuvrant pour la stabilité et la reconstruction de la Bosnie, nous limitons aussi l’immigration et prévenons la criminalité. Tous projets confondus, la Suisse a donné plus de 500 millions sur 20 ans, et elle va continuer à rester présente». La coopération suisse met l’accent sur des projets dont le principe repose sur une collaboration «transethnique», tel l’exemple emblématique du téléphérique offert par les localités valaisannes de Grächen et de Saas Fee, qui va relier la capitale Sarajevo à la partie périphérique de la ville située, elle, en Republika Srpska.

Du soutien helvétique (lire encadré), seule une modeste partie participe à la lutte contre l’impunité. Le DFAE a notamment mis à disposition son conseiller spécial pour le traitement du passé dans les Balkans, Jonathan Sisson, pour faciliter l’accueil des archives du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie à Sarajevo, Zagreb et Belgrade, dans le but de lutter contre le négationnisme. Le DFAE soutient financièrement des ONG de défense des droits de l’homme ainsi que l’agence indépendante de presse BIRN qui «couvre» les quelque 500 procès prévus en Bosnie sur les exactions commises pendant les années de guerre. Sa directrice, Anisa Suceska, explique: «Tous les journaux en Bosnie appartiennent à des députés et ne font que refléter leurs vues. Si nous voulons que notre pays s’en sorte, il faut offrir une information factuelle pour casser les stéréotypes nationalistes.»

Stéréotypes qui contribuent à bloquer la situation politique. Ainsi, jusqu’au 29 mai, les divergences au sein de la présidence collégiale et du parlement bosniens ont empêché l’adoption du budget 2012 et, du coup, retardé d’autant le prêt de 1,1 milliard d’euros que le FMI avait consenti, aggravant la crise économique et augmentant les ressentiments.

Dix-sept ans après les Accords de Dayton qui ont mis fin à la guerre, la paix reste à construire en Bosnie-Herzégovine.

LeTemps.ch 07.09.12
Par Pierre Hazan