In La Revue internationale et stratégique, IRIS, no. 88, hiver 2012

Pierre Hazan

A première vue, rien ne semble plus opposé que la Realpolitik et le pardon. Cet article démontrera pourtant le contraire : le pardon est devenu dans l’après-Guerre froide un nouvel instrument de la Realpolitik, entendue comme la poursuite froide de ses intérêts et de ses objectifs par les différents acteurs.

Avec ironie, l’écrivain nigérian Wole Soyinka, prix Nobel de littérature, notait en 1998 que « le monde semblait saisi d’une frénésie d’excuses » à l’approche d’un nouveau millénaire. Des dizaines de chefs d’État, de ministres, de personnalités jusqu’au pape, ont prononcé des excuses ces vingt dernières années. Certains pour des faits récents, d’autres remontant à plusieurs siècles. Ainsi, le pape Jean-Paul II a demandé pardon au monde juif pour l’antisémitisme chrétien, aux musulmans pour les Croisades et « à ses frères orthodoxes » pour le schisme survenu au XIVe siècle.

S’interrogeant sur cette accélération dans la dernière décennie du XXe siècle des phénomènes de repentance, d’excuse et de contrition publique, Jacques Derrida en soulignait la dimension proprement spectaculaire, au point de prendre « souvent les traits, dans sa théâtralité même, d’une grande convulsion oserait-on dire d’une convulsion frénétique ? » Derrida ajoutait que « la grande scène du repentir » répondait «  à un bon mouvement », même si « le simulacre, le rituel automatique, l’hypocrisie, le calcul ou la singerie sont souvent de la partie et s’invitent en parasites à cette cérémonie de la culpabilité ». D’autres, comme l’essayiste Pascal Bruckner,  ont vu dans « la tyrannie de la pénitence », une absurde autoflagellation de l’homme blanc exprimant « le masochisme occidental ».

Pour notre part, nous estimons que le pardon est un instrument politique et diplomatique, utilisé aussi bien à des fins interétatiques que de politique interne. Précisons notre démarche : dans notre vision inspirée du courant réaliste des relations internationales, il représente l’une des modalités pour poursuivre les objectifs et réaliser les intérêts d’une collectivité. Ainsi, nous définissons le pardon en politique comme un message qui, par la reconnaissance de crimes passés et par l’expression publique du repentir, vise à transformer positivement la relation avec un État ou avec une communauté qui en fut victime.

Dans une première partie, nous nous intéresserons au fonctionnement de l’économie symbolique du pardon, ainsi que le rapport entre pardon et responsabilité collective qu’il induit. Dans une seconde partie, nous mettrons en évidence cinq usages du pardon en politique (le pardon, condition au retour à la souveraineté ; le pardon outil de normalisation interétatique ; le pardon producteur d’une identité nationale inclusive ; le pardon condition à la paix civile ; le pardon restaurateur d’une autorité morale), avant de conclure sur l’un des paradoxes du pardon en politique, à savoir que son succès, en termes d’efficacité politique, est d’apparaître comme un pardon pur, alors qu’il en est le contraire.

1. L’économie symbolique du pardon

Le pardon est un acte performatif. Il vise par la parole publique à briser le cycle de la violence ou du rejet, engendré par des actes criminels passés, par une complicité avec ces actes ou encore par une attitude de passivité devant des violations massives des droits de l’homme. Alors que les relations en politique sont essentiellement déterminées par des rapports de force, le repentir casse cette logique de la confrontation. Il introduit un élément qui suspend le rapport de force. Il vient modifier les termes du débat entre les parties et c’est cette reconfiguration de la relation qui produit des bénéfices. La partie qui fait publiquement l’aveu de sa culpabilité par son repentir agit apparemment contre ses intérêts. En se mettant en position de faiblesse, en prenant le monde à témoin, elle affirme à l’État ou à la communauté blessée qu’elle n’est plus la même, qu’elle est désormais autre, déliée du crime qu’elle condamne et qu’elle assume désormais comme faisant partie de son héritage. Ce faisant, elle invite la partie blessée à reconsidérer leur relation. Son prestige et sa légitimité sortent grandis par cet acte de contrition, si celui-ci est bien mené.

Ainsi, en évoquant le passé, le pardon est tourné vers l’avenir, dans la transformation de la relation. S’inspirant de l’héritage judéo-chrétien, il s’est laïcisé, même si les formes liturgiques peuvent encore être présentes, telle la génuflexion du chancelier Willy Brandt en 1970 devant le mémorial de l’oppression nazie à Varsovie. Ce repentir silencieux s’avéra un élément essentiel pour permettre à la République fédérale allemande de resserrer ses liens politiques et économiques avec les pays d’Europe centrale et orientale.

Nous le voyons, le repentir vise à produire une normalisation, et donc à dégager des bénéfices politiques tangibles. Ceci infirme donc l’argumentation du président Sarkozy, selon quoi la repentance serait tournée vers le passé et devrait être cantonnée à la sphère religieuse. S’exprimant devant des médias algériens, il avait déclaré : « Les jeunes générations [algériennes et françaises] n’attendent pas de leurs dirigeants que, toutes affaires cessantes, ils se mortifient en battant leur coulpe pour les erreurs ou les fautes passées, parce qu’à ce compte, il y aurait beaucoup à faire de part et d’autre (…) », ajoutant : « Je suis donc pour une reconnaissance des faits, pas pour le repentir, qui est une notion religieuse et n’a pas sa place dans les relations d’État à État. »

Or, force est de constater que l’absence d’examen du passé et de paroles de repentir par les plus hautes autorités françaises et algériennes face aux crimes commis lors de la guerre d’Algérie ou juste après (les violences contre les harkis restés en Algérie) constitue un obstacle à des relations apaisées. De même, les relations sino-japonaises restent obscurcies par la difficulté de Tokyo à reconnaître l’étendue des crimes commis par l’armée impériale en Chine dans les années 1930 et 1940. L’absence de reconnaissance des crimes et de repentir n’entrave pas seulement une normalisation bilatérale, elle peut constituer aussi un frein face à des parties tierces. Ainsi, le négationnisme turc à l’égard des massacres des Arméniens freine son rapprochement avec l’Union européenne.

2. Culpabilité individuelle et responsabilité collective

L’économie symbolique du pardon diverge de la justice pénale internationale sur un point essentiel : la nécessité pour cette dernière d’individualiser les auteurs de crimes avec comme impératif, l’idée d’éviter toute notion de culpabilité ou responsabilité collective afin de casser le cycle de la violence. Le raisonnement politique qui sous-tend cette volonté d’individualiser les crimes est celui-ci : la condamnation des principaux criminels de guerre permet d’exonérer le reste de la population. Elle permet à celle-ci de se désolidariser de ses anciens leaders et même d’occulter le soutien populaire dont ceux-ci avaient bénéficié lorsqu’ils avaient mis en place des politiques génocidaires ou de nettoyage ethnique. Le châtiment judiciaire accélère la transformation d’une société désormais purgée de ses éléments criminels qui ont été jugés et condamnés. Débarrassés de « ses fruits pourris », la page du passé est plus facilement tournée et le processus de réconciliation et de reconstruction de la société devient plus aisé.

Or, les politiques du pardon, implicitement ou explicitement, réintroduisent l’idée de responsabilité ou de culpabilité collective. Le geste de Willy Brandt à Varsovie signifie qu’il s’excuse au nom de la société allemande, autrement dit, que celle-ci avait aussi sa part de responsabilité dans les crimes commis. Cela ne signifie pas qu’un trait d’égalité est tracé entre les criminels de guerre nazis et les autres citoyens du IIIe Reich, mais indique que la justice est incapable d’épuiser une culpabilité qui, sans être d’ordre pénal, existe cependant.

Dans son livre sur « la culpabilité allemande », le philosophe allemand Karl Jaspers identifie différents niveaux de culpabilité, dont la culpabilité morale. Celle-ci n’est pas une culpabilité criminelle (il y a des juridictions pour cela), ni une culpabilité métaphysique (par rapport à Dieu, nous dit Jaspers), mais une culpabilité définie comme un sentiment de regret face à des actes qui ont été commis au sein de sa communauté, même si pour de bonnes raisons, nous ne pouvions nous y opposer. En termes contemporains, nous parlerions davantage de responsabilité morale que de culpabilité morale, et c’est de cette responsabilité dont rend compte la génuflexion de Willy Brandt.

3. Les usages politiques du pardon

• Le pardon comme condition au retour à la souveraineté

Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont affirmé qu’ils conditionnaient le retour à une pleine souveraineté allemande à des gestes envers le monde juif. Le chancelier allemand Konrad Adenauer est donc incité sur la voie de la repentance et des réparations pour parvenir à cet objectif politique. Mais la majorité de la société allemande est réticente, estimant qu’elle a déjà payé sa dette avec les bombardements alliés et l’occupation. Le discours du chancelier Adenauer au Bundestag du 27 septembre 1951 reflète ce double impératif : satisfaire les demandes américaines pour regagner la pleine souveraineté de son pays, mais sans heurter la sensibilité de la société allemande. D’où la formulation choisie lors de son discours au Parlement qui reconnaît les souffrances infligées aux juifs au nom du peuple allemand. Rétrospectivement, la formulation apparaît excessivement timorée : les mots utilisés n’évoquent explicitement ni reconnaissance de responsabilité, ni même remord.

Sans doute, le chancelier allemand estime qu’il ne percevrait aucun bénéfice supplémentaire s’il exprimait un repentir plus fort : l’Etat d’Israël vient de naître et est politiquement faible, et les Etats-Unis veulent ancrer la RFA dans le camp du « monde libre » dans l’éventualité alors possible d’une troisième guerre mondiale avec le bloc soviétique. Les autorités américaines n’ont pas intérêt à mettre dans l’embarras le chancelier Adenauer qu’elles appuient, d’où ce pardon a minima. Il faudra attendre 1999 pour que le président allemand, Johannes Rau, demande pardon, au nom du peuple allemand, à la Knesset. En un demi-siècle, le changement de ton est impressionnant. Il atteste de la prise de conscience que l’expression du pardon contribue à changer l’image et même l’identité de l’Allemagne et produit des retombées politiques positives.

• 2. Le pardon outil de normalisation interétatique

Nous l’avons mentionné plus haut. L’exemple emblématique du pardon qui vise à transformer des relations interétatiques fut la agenouillement du chancelier Willy Brandt à Varsovie en 1970. Le fait que Brandt fut lui-même un antinazi de la première heure et que sa conduite fut irréprochable durant la Seconde Guerre mondiale ajoutent une dimension sacrificielle à son geste : bien qu’innocent, il assume aux yeux du monde les crimes de l’Allemagne du IIIe Reich. Il y a du religieux dans ce geste : il s’agenouille pour prendre sur lui les pêchés de son pays. Et cela a frappé les esprits : l’image de l’Allemagne s’est ainsi améliorée plus efficacement qu’avec les milliards de deutschemark payés en réparation. Symboliquement, Brandt a tracé une ligne de démarcation entre le passé et le présent, et dessinait une nouvelle identité de l’Allemagne, assumant pleinement son passé noir. Cette identité post-pardon a fluidifié les rapports au passé et dès lors facilité les contacts tant politiques qu’économiques avec les pays qui eurent à souffrir du nazisme. C’est du reste au moment où le chancelier Brandt a initié l’Ostpolitik, la politique de rapprochement de l’Allemagne fédérale avec les pays du bloc communiste, qu’il s’est agenouillé à Varsovie. Repentir moral et impératifs politiques vont de pair.

3. Le pardon, producteur d’une identité nationale inclusive

Avec la fin de la Guerre froide, les nouvelles technologies et le processus de mondialisation néo-libérale, les Etats s’affaiblissent. Les livres d’histoire sont réécrits et la vision héroïque de la nation est en partie gommée au profit d’analyses critiques qui mettent le doigt sur des violations commises contre des communautés qui font partie de cette même nation. Dans cette reformulation de l’identité nationale, le pardon joue un rôle essentiel. Il reconnaît le mal infligé à des communautés ou à des groupes persécutés, signifiant que la nation a fondamentalement changé et pris acte de ses erreurs. Le pardon permet de faire évoluer le récit national, soit la manière dont la nation se raconte à elle-même, et de mettre ainsi le récit national à niveau avec les nécessités contemporaines de sociétés, dont les composantes communautaires sont reconnues, y compris dans les souffrances qu’elles ont pu subir.(préciser ?).

C’est le sens des multiples expressions de repentance du président Jacques Chirac, puis de son successeur, François Hollande, en juillet 2012. Lorsque J. Chirac reconnaît en 1995 la responsabilité de la France dans la déportation des juifs, il n’est nullement tenaillé par la « haine de soi » ainsi que le sous-entend Nicolas Sarkozy, mais vise un objectif politique : redéfinir l’identité nationale dans une société française désormais multiethnique et multiculturelle, en apaisant les blessures des communautés concernées. Cohérence de la démarche : outre les crimes de Vichy, J. Chirac reconnaît aussi la responsabilité française dans la traite esclavagiste, demande l’abrogation de l’article 4 de la loi du 23 février 2005 sur les rapatriés, dont un amendement visait à reconnaître « les aspects positifs de la colonisation », rend hommage aux combattants des troupes indigènes de l’armée  française, explicitant sans détour ses motivations :

« La grandeur d’un pays, c’est d’assumer toute son histoire. Avec ses pages glorieuses, mais aussi avec sa part d’ombre. Notre histoire est celle d’une grande nation. Regardons-la avec fierté. Regardons-la telle qu’elle a été. C’est ainsi qu’un peuple se rassemble, qu’il devient plus uni et plus fort. C’est ce qui est en jeu à travers les questions de mémoire : l’unité et la cohésion nationale, l’amour de son pays et la confiance dans ce que l’on est. »

Cette révision de l’histoire heurte les tenants, de gauche comme de droite, d’une image traditionnelle et quasi-mystique de la nation, tendant à considérer que « la vraie France », « patrie des droits de l’homme », n’a jamais failli. Cette vision, à la fois classique et héroïsante, est désormais en rupture avec la réalité sociologique de la société française. Ce dont prend acte J. Chirac. De fait, pour lui comme pour bien d’autres chefs d’État, l’expression du repentir est un outil destiné à renforcer l’unité et la cohésion nationale, en formulant une identité nationale plus inclusive et en adéquation avec son temps.

• 4. Le pardon au nom de la réconciliation

Dans le cas précédent, le message du repentir vise à signifier la légitimité de l’État renforcé par cet exercice de contrition volontaire. Dans les années 1990, le pardon devient une partie intégrante des outils de la justice transitionnelle, alors en plein développement. L’idée fondamentale de la justice transitionnelle signifie que les sociétés qui s’extraient de périodes de violations massives des droits de l’homme, disposent d’outils pour gérer ce passé de sang et œuvrer en faveur de la réconciliation.

Les Nations unies vont théoriser et œuvrer systématiquement pour promouvoir les excuses comme outil de réconciliation.  Ainsi, Theo van Boven, le rapporteur spécial de l’ONU sur les réparations cite « les excuses, y compris la reconnaissance publique des faits et l’acceptation de la responsabilité », ainsi que « la tenue de commémorations et le fait de rendre hommage aux victimes » comme faisant partie des principes de base de la réparation. Ces « principes de base de la réparation » sont adoptés par l’Assemblée générale de l’ONU en 2005 et deviennent de la soft law.

Dans les années 1990, l’Afrique du Sud fut le laboratoire de cet accent mis sur le pardon. Pour éviter des pardons opportunistes, la TRC sud-africaine avait exclu l’idée que les auteurs de crimes politiques doivent demander pardon pour obtenir l’amnistie. En fait, le président de la TRC, l’archevêque Desmond Tutu, transféra la charge du pardon des auteurs du crime (qui n’ont pas besoin de s’excuser) aux familles des victimes de l’apartheid et, au-delà, aux non-blancs d’Afrique du Sud appelés à faire acte de pardon pour le mal qu’ils ont subi. Ce transfert de la charge du pardon aux victimes, en soi moralement problématique, fut inacceptable pour nombre d’entre elles qui refusèrent d’y obtempérer. Leur refus résonne comme le cri du philosophe Vladimir Jankélévitch à l’égard des Allemands après la Seconde Guerre mondiale : « Le pardon ! Mais nous ont-ils jamais demandé pardon ? »

Desmond Tutu rejette la nécessité de la justice pénale, car celle-ci est un luxe que l’Afrique du Sud ne peut s’offrir :« Nous autres, Sud-Africains, ne survivrons et ne l’emporterons qu’ensemble. Blancs et Noirs, liés par les circonstances de l’histoire, en luttant pour s’extraire de ce bourbier qu’était l’apartheid. Aucun des deux groupes ne pourra l’emporter seul. Dieu nous a liés, enchaînés les uns aux autres ». D. Tutu lie le pardon stratégique et le pardon religieux, l’éthique de responsabilité et l’éthique de conviction pour éviter le bain de sang. Avec l’espoir que le pardon transforme les relations entre les différents groupes, efface l’esprit de revanche et construise une nouvelle identité nationale. A défaut d’être pur, dit Tutu, le pardon est indispensable pour reconstruire une vie en commun, pour que la Cité, la polis, puisse vivre dans la paix civile.

5. Le pardon restaurateur d’une autorité morale

Nous avons vu jusqu’ici des hommes politiques qui se sont excusés ou qui ont milité en faveur du pardon. Mais l’expression du repentir se manifeste aussi pour celui qui aurait pu intervenir et empêcher le crime, sinon en limiter l’étendue, et ne l’a pas fait. Les exemples les plus manifestes de ces repentirs sont ceux de Kofi Annan, alors Secrétaire général des Nations unies, pour les massacres de Srebrenica et pour le génocide du Rwanda, qui furent prononcés fin 1999 à quelques semaines d’intervalles. Ces excuses prennent une signification particulière du fait que Kofi Annan était en charge des opérations de maintien de la paix de l’ONU au moment de ces crimes de masse et qu’avec le Conseil de sécurité de l’ONU, il porte une responsabilité dans la non-intervention.

La raison qui pousse Kofi Annan à deux exercices de contrition, c’est la conviction que la crédibilité des Nations unies est atteinte et que cette perte d’autorité morale affecte la légitimité même de l’organisation et son efficacité sur le terrain. En assumant clairement le passé, l’objectif des excuses vise donc à faire cesser les critiques, à mettre les membres permanents du Conseil de sécurité devant leurs responsabilités auxquelles ils avaient failli et à réinstaurer l’autorité morale ternie de l’ONU pour remettre celle-ci au travail.

Conclusion : le paradoxe du pardon

L’une des conditions du succès du pardon en politique repose sur le paradoxe suivant : pour que le repentir parvienne à remplir son objectif, il doit apparaître comme un pardon pur, librement décidé, et donc ni forcé, ni motivé par des intérêts politiques ou matériels à court terme. Sa dimension stratégique, pourtant essentielle, ne doit pas apparaître au premier plan, car il serait sinon perçu comme intéressé et hypocrite, un exercice cynique dénué de toute valeur morale. Entre l’objectif du pardon et son apparence morale, il y a là une tension à laquelle les politiques du pardon ne peuvent échapper.

Rien n’illustre mieux cette tension que la difficulté des Commissions vérité et des tribunaux pénaux internationaux à « gérer » la problématique du pardon. Leur raison d’être est de faire reconnaître, par la justice (pénale ou restaurative), la gravité des crimes pour limiter le négationnisme et faciliter les processus de réconciliation. L’aveu et le repentir des criminels de guerre leur sont donc utiles. Mais doit-on offrir des bénéfices concrets aux repentis, quitte à ce que l’expression du pardon leur soit dictée par la seule volonté d’obtenir une réduction de la peine, voire de bénéficier d’une amnistie ? En d’autres termes, quelle est la gestion du pardon la plus optimale, sachant que le repentir, s’il apparaît uniquement intéressé, perd de sa valeur ?

Soulignons ici les choix différents opérés à la même période par la Truth and Reconciliation Commission sud-africaine et par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie. Après un débat interne, les commissaires de la TRC sud-africaine ont estimé que ce serait une erreur de conditionner l’amnistie à l’expression du repentir des criminels. Car leur demande de pardon serait uniquement opportuniste, qu’il serait donc inauthentique, se réduisant à une comédie de l’excuse qui risquerait d’entacher la probité de toute l’institution. Cette décision, sans doute judicieuse, comporta aussi son revers : une poignée d’exécutants des basses œuvres du régime de l’apartheid confessèrent leurs crimes avec fierté, assurés d’être amnistiés. C’était le prix à payer pour éviter le faux pardon.

La justice pénale internationale a arbitré dans le sens opposé. Elle a incité les criminels de guerre à demander pardon. C’est le sens même de la procédure du « plaider coupable » qui joue un rôle essentiel dans les juridictions internationales. Il permet aux avocats des criminels de guerre de négocier avec le procureur en vue de réduire les chefs d’accusation, et donc les peines encourues en échanges d’aveux et de repentir ; les juges restant libres de souscrire à cette diminution des charges. Le plea bargain est l’une des principales réponses aux défis des tribunaux internationaux, accusés d’être trop lents, trop techniques, de manquer à leur vocation pédagogique d’éduquer les sociétés meurtries et de coûter trop cher. Avec le plaider coupable, le procureur n’a plus besoin de faire la démonstration de la preuve de la culpabilité, qui s’avère redoutablement difficile à établir lorsqu’il s’agit de responsables politiques de haut rang qui n’ont jamais été directement impliqués dans aucun meurtre, ni laissé aucune trace écrite. Qui plus est, la lisibilité du procès est parfaite pour les opinions publiques. Le criminel s’auto-accuse et fait acte de contrition. De surcroît,  débarrassé d’un long affrontement entre la défense et le procureur, le procès est rapide et donc peu onéreux.

Le plaider coupable comporte cependant son revers : le repentir peut être un acte opportuniste ou perçu comme tel. Le cas de l’ex-co-présidente de la Republika Srpska, Bjilena Plavsic, est éloquent. En échange de son timide aveu d’avoir participé à des persécutions, elle obtint le retrait de toutes les autres charges, y compris l’accusation du crime de génocide devant le TPIY. Condamnée à 11 ans de prison, elle en fit les deux tiers avant d’être relaxée. Pour sa libération, Milorad Dodik, le président de la Republika Sprska, lui mis à disposition un avion officiel, se rendit à Belgrade pour la recevoir (« une obligation morale et humaine ») et déclara que « la sentence fut injuste et qu’il est nécessaire que Bjilena Plavsic oublie tout cela aussi vite que possible ». Sans surprise, les réactions de la population bosnienne, et en particulier les victimes, furent amères, considérant que le crime paie. Cet exemple souligne que le pardon opportuniste pour être efficace doit s’inscrire dans une politique à la fois cohérente et continue. A défaut, il constitue une imposture, un déni de justice, qui vient s’ajouter au crime.

Tout au long de cet article, nous avons montré que le pardon, bien utilisé, constitue un outil politique et diplomatique efficace à des fins de politiques internes ou internationales. Mais le pardon n’est pas seulement un message qui transforme la relation avec une collectivité blessée. Il également participe à redéfinir les valeurs et l’ethos national. Il témoigne aussi du fait de l’évolution du regard de nos sociétés à l’égard des crimes du passé. La gestion de la mémoire est devenue un élément essentiel pour affirmer la légitimité et la nature démocratique d’un État.