Avec acuité, l’écrivain autrichien Robert Musil soulignait le curieux paradoxe lié à la construction des monuments: «Leur particularité plus frappante est qu’on ne les remarque pas. Rien au monde de plus invisible que les monuments. Nul doute pourtant qu’on les élève pour qu’ils soient vus, mieux, pour qu’ils forcent l’attention; mais ils sont en même temps, pour ainsi dire, ‘imperméabilisés’, et l’attention coule sur eux comme l’eau sur un vêtement imprégné, sans s’y attarder un instant.»

Le paradoxe est d’autant plus fort que leur construction a pourtant donné lieu à de formidables querelles, chargées d’enjeux symboliques et politiques: quel monument peut occuper l’espace public? Quelle histoire raconte-t-il? Comment se fabrique le paysage mémoriel d’une ville comme Genève? Qui choisit tel et ou tel projet et qui le finance?

Dans le cadre du cours d’études politiques, des étudiants du Programme Master de recherche CCC (Critical Cross-cultural Cybermedia Studies) de la Haute école d’Art et de Design (HEAD) ont travaillé sur ces questions, se penchant sur quatre monuments: deux relativement récents, un autre aujourd’hui en ruine construit au XIXe siècle et un dernier théoriquement en chantier mais dont la construction se heurte à l’opposition de certains habitants et d’un pays étranger.

Surprise: le thème d’apparence anodin s’est vite révélé palpitant et les informations difficiles à obtenir. Les étudiants ont découvert que la frontière de la légalité était parfois franchie. Ainsi, la pierre qui commémore les massacres de Srebrenica en bordure de la place des Nations a été posée sans demande d’autorisation et le maire de Genève Rémy Pagani avoue, dans ces pages, regretter «par devoir de mémoire» de ne pas avoir fait de même avec le monument qui vise à marquer le génocide arménien devant les blocages qui s’accumulent.

Quant à la pierre de Plainpalais — posée elle aussi illégalement en 1982 — qui rappelait que des soldats avaient tiré et tué des manifestants antifascistes en novembre 1932, elle n’a pu rester à son emplacement qu’en sacrifiant un texte qui dénonçait l’armée… C’est l’histoire souvent souterraine de ces monuments qui se trouve ici exposée. Et avec elle, un fragment de l’histoire genevoise riche de ses différentes mémoires.

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