Plus que toute ville, Berlin incarne la contradiction profonde de l’Allemagne. Après avoir digéré le coût de l’unification, forte de son savoir-faire technologique et industriel, l’Allemagne est devenue le moteur économique du vieux continent. Mais rarement leader n’a été aussi récalcitrant à assumer le rôle que lui confère sa puissance. L’Allemagne aspirait à être une grande Suisse bourgeoise, pas le maître d’école d’une Europe en crise. C’est cette aspiration au calme qu’avait exprimé la chancelière Angela Merkel pour qui « nul pays au monde n’est capable de fabriquer des fenêtres aussi bien verrouillées que jolies». Forte métaphore, mais voilà : les fenêtres sont ouvertes, montrant le sud de l’Europe en quasi-faillite et contraignant l’Allemagne à devenir la puissance hégémonique malgré elle.

Cette difficulté à assumer son rôle puise bien sûr sa source dans les crimes du nazisme. Au lourd héritage du IIIe Reich s’ajoute de surcroît celui de l’ex-République démocratique allemande, et de son épouvantable police politique, la STASI, qui avait mis sur pied un système généralisé de contrôle et de délation. Avec le groupe de recherche sur les Politiques et initiatives mémorielles et pratiques artistiques (PIMPA) de la HEAD (1), nous nous sommes rendus à Berlin pour nous plonger dans cette capitale palimpseste afin de mieux comprendre la gestion mémorielle des deux idéologies totalitaires les plus sanglantes du 20e siècle. La Cité en rend compte dans ces pages ainsi que dans ses deux numéros suivants.

Jamais ville au monde n’a sans doute été aussi radicale que Berlin dans sa manière d’affronter son passé noir : monuments, musées, reliques du mur qui séparait l’Est et l’Ouest, commémorations, plaques, œuvres d’art, camps de concentration nazis, prisons de la STASI, le passé n’a jamais été aussi omniprésent. De la coupole du Reichstag transparente, gage de démocratie, jusqu’à mémorial des juifs assassinés, qui jouxte ceux dédiés aux homosexuels, aux Roms, et aux parlementaires antifascistes eux aussi pourchassés et mis à mort par les nazis, la ville est devenue le musée des utopies meurtrières. Au point que parfois la mémoire se sature devant tant d’évocations tragiques.

Il faut cependant saluer ce courage qui a permis aujourd’hui à l’Allemagne de fluidifier son rapport au passé en l’assumant pleinement. Avec pour ambition que ces épisodes noirs ainsi mis en scène et exposés au regard de tous puissent désamorcer les idéologies qui véhiculent la haine et le rejet de l’autre. C’est le pari de la politique mémorielle allemande. Mais cette efficacité pédagogique opère-t-elle ? Que retirent ces centaines de milliers de visiteurs des lieux de mémoire ou de souffrance qu’ils visitent ? A l’heure où se développe cette nouvelle forme de tourisme, cette interrogation concerne tout le monde.

Pierre Hazan
Professeur et directeur de la recherche PIMPA

1. Le projet PIMPA est conduit au Programme Master de recherche Critical Curatorial Cybermedia (CCC) à la Haute
école d’art et de design (HEAD) de Genève, avec le soutien
du Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS).

Source sur le site de La Cité