Lui : Tu n’as rien vu à Hiroshima. Rien.
Elle : J’ai tout vu. ToutMarguerite Duras – Hiroshima mon amour

Le tourisme mémoriel est né après la fin de la Première Guerre Mondiale. Mais ces dernières années, il a connu une expansion inédite et un engouement mondial. Comment comprendre ce besoin d’être si près de lieux traumatiques ? Tient-il du pèlerinage laïc, du storytelling, du conte de fée démocratique ou, plutôt des trois à la fois ?

Chaque année, des dizaines de milliers de personnes visitent les camps de concentration et d’extermination en Allemagne et en Pologne. En mai dernier, la compagnie low cost Ryanair a affirmé explorer l’ouverture d’une ligne aérienne qui relierait Tel Aviv à Auschwitz pour permettre aux Israéliens qui le souhaitent de visiter l’ancien camp de la mort. Au Cambodge, deux des quatre sites les plus visités par les touristes sont liés à des lieux où les Khmers rouges ont perpétré des atrocités. A Berlin, le monument aux juifs assassinés d’Europe est l’un des lieux les plus visités de la ville. L’île de Gorée, au large de Dakar, symbole de la traite transatlantique, est un haut-lieu touristique de la capitale sénégalaise, toute comme Robben Island au large de Cape Town, où Nelson Mandela et d’autres activistes anti-apartheid ont été emprisonnés pendant des années. Barack Obama s’y est du reste rendu récemment, filmé l’air profondément méditatif dans la cellule qui emprisonna Mandela. A Genève, le musée international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge a récemment ouvert à nouveau, après avoir considérablement augmenté sa surface d’exposition. Le musée figure sur tous les guides touristiques et représente un des lieux les plus visités de la ville, bien qu’il parle de guerres ? et de terribles tragédies.

Nous pourrions multiplier presque à l’infini les exemples. Comment comprendre cet engouement sans précédent ? Est-ce le besoin d’éprouver une connexion physique avec un lieu « authentique » pour mieux « appréhender» une tragédie ? Mais cette expérience imaginaire de la souffrance reste toujours abstraite, et d’une certaine manière, il est heureux qu’il en soit ainsi. Le camp, les barbelés, les baraquements sont toujours là, – et des budgets existent pour qu’ils soient maintenus en l’état – mais ni les SS, ni leurs chiens, ni l’odeur de la promiscuité, de la terreur et de la mort n’imprègnent les visiteurs.

Dans le film d’Alain Resnais Hiroshima, mon amour, l’actrice française dit : « J’ai été à Hiroshima, et j’ai tout vu… j’ai été au musée quatre fois… Les reconstitutions ont été faites le plus sérieusement possible. Les films ont été faits le plus sérieusement possible. L’illusion, c’est bien simple, est tellement parfaite que les touristes pleurent. On peut toujours se moquer mais que peut faire d’autre un touriste que, justement, pleurer? J’ai toujours pleuré sur le sort de Hiroshima. Toujours ». Et l’acteur japonais, à chaque réplique, lui répète toujours: « Tu n’as rien vu à Hiroshima. Rien ».

Ce dialogue dit tout : la volonté d’aller à Hiroshima, à Auschwitz ou dans d’autres lieux terribles, de s’approprier le tragique de cette expérience, de l’éprouver jusqu’à en pleurer, mais en même temps, l’expérience physique reste hors de portée. Non que la terreur et le processus de déshumanisation soient intransmissibles, mais l’authenticité du lieu, une fois vidé de sa violence, ne dit presque rien, ou infiniment moins que les écrits de Primo Levi sur Auschwitz ou de Varlam Chalamov sur le goulag. Le déplacement sur des lieux de souffrance ne prend son sens que comme la forme contemporaine du pèlerinage devenu laïc où les victimes ont été sanctifiées, sacralisées, élevées au rang de martyrs. Se rendre sur ces lieux, c’est communier avec les victimes. C’est entreprendre chaque juillet la même marche des vivants vers Srebrenica, ville symbole du nettoyage ethnique et associé à l’assassinat de 8.000 musulmans par les forces bosno-serbes en juillet 1995.

Ces pèlerinages sécularisés distillent un message, sous forme de narration, avec chaque fois les étapes de ce chemin de croix déchristianisé et modernisé. Ainsi, le musée et le mémorial du World Trade Center racontent le détournement des avions par les pirates, l’héroïsme de certains passagers, les ultimes conversations téléphoniques d’autres qui savent qu’ils vont mourir, la violence du choc, l’héroïsme des pompiers, la dramatique mort de centaines d’hommes et de femmes emprisonnés dans les tours, la solidarité des New Yorkais… et envoie à travers cette scénographie le message d’une Amérique, certes blessée, mais qui se relève et construit dix ans plus tard la Liberty Tower plus grande que ne l’étaient les tours jumelles, symbole d’une Amérique encore plus forte, l’épreuve traversée.

Comme dans une scène de tribunal, l’énigme du mal a été mise en scène et rejouée. Le danger a été identifié et exposé publiquement : le fascisme, le stalinisme, le terrorisme islamiste. Mais cette répétition du drame, ici comme ailleurs, se conclut par une fin éminemment morale, puisque après les terribles épreuves de la souffrance et de la mort, les forces du bien parviennent à triompher du mal. La rédemption, presque à portée de mains. Tel est le message politique que prendront avec eux les dizaines de milliers de touristes de l’histoire. Mais cette leçon d’histoire servira-t-elle à éviter de nouvelles violences comme elle le prétend ? Ou est-elle simplement une tragédie qui se termine comme un conte de fée que nos démocraties aiment se raconter ?

Pierre Hazan
La Cité
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