PAR PIERRE HAZAN, 9 avril 2014

Pierre Hazan, qui dirige un projet de recherche soutenu par le FNS sur les questions mémorielles à la HEAD à Genève, estime qu’il faut davantage prendre en compte le désarroi qui touche les populations d’Europe, toujours plus séduites par les discours haineux ou populistes

Un vent mauvais souffle sur l’Europe, et la poussée du Front national aux élections municipales françaises n’en est que l’un des révélateurs. De la Grèce à la Grande-Bretagne, de la Suisse aux Pays-Bas, la colère monte au sein d’une large partie des opinions publiques. Contre les immigrés dénoncés comme des envahisseurs et des parasites, contre l’Etat jugé impuissant ou indifférent, contre l’Europe porteuse de tous les maux. Des mouvements et des partis réactionnaires exploitent cette colère avec pour dénominateur commun la manipulation des mémoires, tant nationales que communautaires, flattant l’électorat au risque d’allumer de nouveaux foyers de tension.

Cruelle ironie: l’Europe s’était construite sur la mémoire de deux épouvantables guerres mondiales et de la barbarie nazie. Le souvenir de ces guerres et des atrocités perpétrées par le IIIe Reich devait prémunir le continent contre les idéologies de haine et de rejet. C’est même toujours sa principale raison d’être. Aujourd’hui, dans un renversement pervers, c’est pourtant sur ce même terreau mémoriel que se nourrissent ces replis identitaires.

Du sud au nord de l’Europe, c’est une guerre des mémoires qui est en train de se développer. Les formes peuvent être radicalement différentes, mais puisent dans le même registre d’être une victime dépossédée de son identité. Victime du «monstre européen» pour le leader néerlandais Gert Wilders, qui considère que l’islam n’a pas sa place sur le continent, victime de la soi-disant «immigration de masse» en Suisse, victime du «lobby juif» pour Dieudonné et les siens, comme si la reconnaissance du génocide juif s’opposait à la reconnaissance de la traite esclavagiste. Avec, pour effet, que les mémoires qui devaient servir de «ciment national» et de défense contre les différentes formes de racisme sont devenues un lieu d’affrontement et de surenchère.

En panne de projet, minée par une crise économique, l’Europe d’aujourd’hui semble démunie devant la montée de ce radicalisme conservateur, qui mythifie et essentialise les identités tant nationales que communautaristes. Le système immunitaire créé après la Deuxième Guerre mondiale pour lutter contre la xénophobie, le racisme et l’antisémitisme n’opère plus, du moins plus avec la même efficacité idéologique. Certes, les acquis demeurent sous la forme de dispositions légales et de textes législatifs, mais ils ont perdu en force, quand – paradoxe – ils n’apparaissent pas comme étant l’apanage de la société «d’en haut».

Force est de constater qu’en Europe occidentale, plus de six décennies après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le rappel des crimes nazis s’est institutionnalisé au risque de se vider de sa substance. Il est devenu une rhétorique incantatoire autour du «jamais plus», au nom d’un hypothétique «devoir de mémoire», sans résonance avec les préoccupations d’une société désormais tenaillée par l’idée de son déclin. A l’heure où l’exclusion sociale est devenue un véritable enjeu de société, il ne constitue que trop rarement, dans les écoles, une réflexion sur la désobéissance civile et les mécanismes de solidarité.

Portées par les autorités, les commémorations du judéocide apparaissent au contraire comme un rituel obligé des élites, elles-mêmes déconnectées des réalités sociales. Et dans un monde où les réseaux sociaux peuvent colporter les plus folles rumeurs avec un foudroyant succès, le dispositif législatif sanctionnant les propos négationnistes est devenu aussi efficace que le fut la ligne Maginot en son temps.

Gardons-nous de prendre à la légère ces crispations identitaires. L’un des détonateurs des guerres de l’ex-Yougoslavie fut la manipulation de la mémoire serbe au Kosovo par Slobodan Milosevic. Cet affrontement des mémoires se poursuit aujourd’hui encore. En Bosnie-Her­zégovine, les lycéens reçoivent pour enseignement une histoire nationaliste orientée en fonction de leur origine «ethnique», serbe, croate ou bosniaque, chacun des trois programmes d’histoire revendiquant le statut de «victime» pour sa seule communauté. Cruelle ironie là encore: depuis 20 ans, l’Europe a financé, à hauteur de plusieurs centaines de millions d’euros, des tribunaux pour sanctionner les auteurs des crimes de l’ex-Yougoslavie et afin que la vérité judiciaire permette de lutter contre le négationnisme, alors que dans le même temps, les lycéens reçoivent un enseignement ségrégé qui perpétue les racines de la violence.

Certes, l’exemple de la Bosnie-Her­zégovine est spécifique. Mais il souligne avec force que l’affrontement des mémoires blessées conduit à de dangereuses impasses. Il fragmente encore davantage les identités nationales et, potentiellement, dresse les communautés les unes contre les autres. Les guerres de l’ex-Yougoslavie nous montrent que le pire est toujours possible. Le défi, aujourd’hui, est de prendre en compte le réel sentiment de désarroi qui existe en Europe, tout en s’opposant à la guerre des mémoires et aux réels dangers qu’elle charrie.