«LA DER DES DERS» (VII ET FIN) Si la Grande Guerre a marqué l’arrivée massive des monuments aux morts, les manières de se souvenir ont fortement évolué ces dernières décennies.

En 1970, l’artiste français Robert Filliou a une idée toute simple pour «sceller par un seul acte puissant la réconciliation européenne», dans la foulée de la Seconde Guerre mondiale et en pleins frimas de la guerre froide: il suggère un «échange de monuments aux morts entre des pays autrefois ennemis». Proche de Fluxus, diplômé d’économie et ancien fonctionnaire de l’ONU, le poète a même constitué la COMMEMOR, pour Commission mixte d’échange de monuments aux morts. Et suggéré aux pays qui envisagent à ce moment d’entrer en conflit d’échanger leurs mémoriaux «avant et au lieu de [se faire la guerre].»
La proposition, on s’en doute, est restée lettre morte. Mais elle n’en signale pas moins une réalité nouvelle de l’époque contemporaine: les monuments aux morts, tels qu’ils apparaissent dans la foulée de la Grande Guerre, ont définitivement vécu. Les quelque 36 000 ouvrages installés dans les communes de France entre 1920 et 1925 seront certes complétés par les noms des victimes du second conflit mondial, mais ils appartiennent désormais au passé. L’acte de mémoire n’en disparaît pas pour autant, bien au contraire, comme l’explique le journaliste Pierre Hazan.Passage en revue des enjeux contemporains de l’art mémoriel avec un spécialiste des questions de justice dans les sociétés divisées, enseignant à la Haute école d’art et de design de Genève (HEAD) et à l’université de Neuchâtel.

Cent ans après la Première Guerre mondiale, l’art de la mémoire a complètement changé. Le déclic s’opère-t-il dès 1945?
Pierre Hazan: Ce qui me frappe dans la période de l’immédiat après-Seconde Guerre mondiale, ce n’est pas tant que l’attention se porte sur les crimes les plus épouvantables – ceux du nazisme –, mais plutôt le fait que les autres violences de masse sont escamotées des mémoires officielles. Staline déporte alors des populations entières, des centaines de milliers de prisonniers de guerre allemands ne reviendront jamais de leur captivité, les Français et les Britanniques se livrent à de sanglantes répressions dans leurs empires coloniaux, les Etats-Unis conservent un régime de ségrégation raciale dans le sud de leur pays. Mais la mémoire de ces violences mettra des décennies à être publiquement reconnue. L’histoire officielle et les arts mémoriels qui lui sont liés reflètent toujours l’échelle, les valeurs et les impératifs politiques du moment.

Qu’est-ce qui a rendu désuet le modèle des monuments de la Grande Guerre?
– Cette évolution est liée au fait que la guerre a changé de nature. Plus de 90% des victimes de la Première Guerre mondiale étaient des militaires, aujourd’hui plus de 80% des victimes des conflits sont des civils. C’est un total renversement! Regardez l’Afghanistan, l’Irak ou la RDC: il n’y a plus de bataille du style Verdun où des armées conventionnelles s’affrontent. Impossible dès lors de commémorer l’équivalent des «poilus» comme on a pu le faire un siècle plus tôt. De surcroît, les guerres ne sont plus interétatiques, mais essentiellement internes. D’autant que sous l’impulsion d’idéologies ultranationalistes ou fondamentalistes qui adoptent des politiques de nettoyage ethnique, le sort des populations civiles est devenu un objectif de guerre. Regardez ce qui se passe ces jours avec la minorité yézidie persécutée par les combattants de l’Etat islamique en Irak et au Levant. Dès lors, il ne s’agit plus d’honorer le sacrifice des soldats, mais plutôt de reconnaître les souffrances des populations civiles qui sont les premières à subir les violences des conflits.

Comment la fonction des monuments aux morts s’est-elle transformée?
– Une tendance de fond s’est affirmée ces dernières décennies avec l’évolution de la nature de la guerre. Pendant longtemps, les Etats-nations alors tout-puissants voulaient marquer l’héroïsme de leurs soldats morts au combat. C’était aussi une manière de mobiliser la population derrière le drapeau national. Aujourd’hui, l’enjeu est de recomposer l’unité nationale dans des sociétés divisées qui ont connu des violences de masse ou des répressions sanglantes. Pensez à l’Argentine, au Chili, au Rwanda. Le fondement de l’idée de justice transitionnelle repose sur la conviction que c’est la parole sur les crimes du passé qui cicatrise les plaies de ce passé, et non plus le silence qui, lui, est désormais interprété comme alimentant la soif de revanche.

Une nation se démarque-t-elle dans sa politique mémorielle?
– L’Allemagne fut le pays pionnier dans l’analyse critique de son passé. Elle a fait un travail exemplaire, au point que lorsqu’on se promène à Berlin, on a l’impression de voir une ville-musée qui porte dans d’innombrables lieux la mémoire de la Seconde Guerre mondiale et celle de la guerre froide. C’est d’ailleurs intéressant de voir comment cette double mémoire n’a cessé de se développer ces dernières années dans cette ville. En fonction des valeurs du présent, le regard sur le passé se transforme et fait émerger des souvenirs jusqu’ici enfouis. Plusieurs monuments à Berlin rappellent les persécutions nazies dont furent victimes les homosexuels. Ces monuments n’ont pas plus de 20 ans et soulignent le fait que la mémoire est toujours dynamique. Sur le plan esthétique, les artistes allemands ont aussi innové. Ils étaient confrontés à un problème: le style monumental avait caractérisé l’architecture nazie. Ils devaient emprunter une voie radicalement différente pour évoquer la Seconde Guerre mondiale. C’est ainsi qu’à partir des années 1980, certains artistes ont proposé des anti-monuments, comme par exemple Jochen Gerz et Esther Shalev-Gerz et leur colonne de 12 mètres qui s’enfonçait à mesure que des citoyens apposaient leur signature dessus. Elle a désormais disparu.

A Berlin, le Mémorial dédié aux juifs assassinés d’Europe a néanmoins mis du temps à se réaliser. Pourquoi?
– Son histoire est très emblématique. A l’origine, quelques personnes voulaient marquer le génocide dont furent victimes les juifs. Un premier concours est organisé, mais l’œuvre choisie déplaît au chancelier Helmut Kohl. Un deuxième concours est mis sur pied et le travail d’Eisenmann est sélectionné, avec ses 2711 stèles de béton. Ce qui me paraît intéressant, c’est la conjonction d’une initiative privée qui a répondu soudainement à la volonté du chancelier Kohl d’envoyer un message aux Européens au moment où l’Allemagne s’engageait dans le processus de réunification. Le contexte est fondamental: nous sommes alors dans l’après-chute du mur de Berlin, avec des gouvernements et des opinions publiques inquiets devant cette nouvelle Allemagne qui redevient la première puissance continentale. Par ce monument imposant au cœur de la ville, il s’agit de rassurer l’ensemble de l’Europe sur le fait que le pays a tiré les leçons du passé.

Le monument de Berlin en a-t-il suscité d’autres?
– Oui, la chancelière Angela Merkel a inauguré un mémorial rappelant les Roms et les Sinti assassinés par les nazis, et ainsi de suite. Souvent, une concurrence entre groupes de victimes s’installe, car l’obtention d’un mémorial dans un lieu de grande visibilité est gage de reconnaissance et de légitimité. L’écriture de la mémoire dans l’espace public comporte toujours une charge symbolique et politique forte.

Et donc une dimension stratégique?
– Se souvenir d’événements tragiques, que ce soit des répressions, des persécutions, voir des crimes de masse, c’est directement désigner qui sont les victimes et qui sont les criminels. Or nous vivons dans un temps où le processus de mémorialisation intervient alors que les conflits perdurent. D’où le fait que les lieux de mémoire comportent encore plus qu’auparavant une dimension stratégique. Le mémorial du 11-Septembre à New York se lit aujourd’hui à la lumière des combattants djihadistes en Afghanistan, en Syrie et en Irak. De même, la manière dont l’Etat d’Israël organise le souvenir du génocide perpétré par les nazis ne peut être pensée indépendamment du conflit qui l’oppose aux Palestiniens. On ne peut pas évacuer le politique; reste à savoir ce qu’on en fait.

Une partie des mémoriaux sont commandités par l’Etat alors que d’autres sont des initiatives personnelles d’artistes.
– C’est exact. Certains artistes participent à des concours, d’autres s’y refusent et sont dans une logique critique. Certains cas sont hybrides: citons l’exemple des Stolpersteine de l’artiste berlinois Gunter Demnig. Il a créé des plaques de laiton posées illégalement sur le trottoir, devant le domicile de personnes qui furent déportées parce qu’elles étaient juives, tsiganes, invalides, communistes ou autre. Ces pavés de la mémoire ont eu une très grande résonance en Allemagne et dans d’autres pays occupés par les nazis. Ils ont finalement été repris par beaucoup de citoyens ainsi que par des écoles et des institutions, et sont devenus tout à fait légaux. On en trouve dans trois cents villes d’Europe!

L’art mémoriel vise-t-il à participer au processus d’établissement de la vérité, et partant à la réconciliation?
– C’est l’ambition des Nations unies et de nombre d’initiatives privées et publiques. Mais toute la difficulté est de savoir de quelle vérité on parle. Celle des uns ne rejoint pas forcément celle des autres. Un exemple emblématique est l’Œil qui pleure, sculpture réalisée à Lima par l’artiste néerlandaise Lika Mutal. Elle comporte les noms des victimes de la guerre civile péruvienne, tuées par l’Etat ou par les groupes armés, et a suscité de nombreuses questions: les noms de «terroristes» du Sentier lumineux peuvent-ils figurer sur cette œuvre? Est-ce que ce sont des victimes? Quid aussi des militaires? Et qui a la charge de trancher sur ces questions?

Pour quelle temporalité construit-on l’art mémoriel?
– Au IIIe siècle avant notre ère, l’historien grec Polybe estimait que les monuments construits sur les champs de bataille devaient être en bois, afin qu’avec le passage du temps ils disparaissent et facilitent ainsi le processus de réconciliation. L’amnésie et l’amnistie, soit l’oubli social et l’oubli judiciaire, allaient pendant longtemps de pair. Mais depuis la fin de la guerre froide, l’injonction du souvenir s’est imposée, au nom de la réconciliation. Les Nations unies encouragent ce travail de mémoire. Phénomène nouveau: différents tribunaux, et en particulier la Cour interaméricaine des droits de l’homme, ont emboîté ce mouvement et demandent à des Etats de construire des mémoriaux. Cette vague mémorielle soulève beaucoup de questions: jusqu’à quel point faut-il se souvenir? Et pour combien de temps?

Aujourd’hui, la mémoire semble aussi passer par le Net.
– En 2011, au Caire, un mémorial digital sur internet s’est créé pour honorer les victimes de la place Tahrir qui étaient mortes quelques heures ou quelques jours plus tôt. Ce qui en dit long sur notre époque et la volonté de donner des visages, tout en restant dans le cadre du conflit politique qui se joue – en désignant le mort on pointe aussi l’assassin. Cela va de pair avec l’évolution de la justice internationale, qui intervient en temps réel: les roquettes du Hamas et les missiles de l’armée israélienne n’avaient pas fini de tomber que le Conseil des droits de l’homme votait une résolution pour mettre sur pied une commission d’enquête.

Malgré leur caractère virtuel, certaines propositions artistiques n’en sont pas moins intéressantes, non?
– Bien sûr. L’artiste cubaine Tania Bruguera a par exemple imaginé une œuvre sur le Net pour rendre hommage aux victimes des attentats du 11-Septembre ne figurant pas sur le grand mémorial de New York. Il s’agissait en l’occurrence de nettoyeurs clandestins, essentiellement mexicains, qui travaillaient dans les tours au moment de leur effondrement. Ils n’avaient aucune existence légale et n’étaient pas répertoriés. Par son travail, Tania Bruguera les a sortis de l’oubli. Je trouve stimulant de voir cette multiplicité de regards sur un même événement.

L’art mémoriel entraîne-t-il par définition des discutions?
– Beaucoup d’œuvres suscitent des débats virulents avant leur création, puis deviennent invisibles une fois en place: on passe devant sans même les voir. A l’inverse, le mémorial de Berlin est spectaculaire et attire des centaines de milliers de touristes, mais qu’est-ce que ces derniers en retiennent? Sont-ils davantage avertis sur les dangers du totalitarisme ou des persécutions des minorités? A voir les enfants qui jouent à cache-cache entre les stèles, je n’en suis pas convaincu. On doit donc se demander si cette ambition mémorielle a un impact profond dans l’idéal de démocratisation.

A Genève, plusieurs monuments aux morts n’ont pas fait l’unanimité…
– On peut citer la pierre du 9 novembre 1932, qui honore les treize manifestants antifascistes abattus par la troupe lors d’une manifestation. Des militants d’extrême gauche ont cherché un bloc de pierre au Salève pour le déposer de nuit sur la plaine de Plainpalais. Au parlement, gauche et droite se sont disputés pour savoir ce qu’il fallait en faire. Au fil des ans, le texte figurant sur la pierre a plusieurs fois changé, rappelant que la mémoire est un objet de permanente négociation.

Il y a aussi l’exemple des «Réverbères de la mémoire» de l’artiste Mélik Ohanian, qui commémorent le génocide arménien et qui pourraient s’établir sur le site de l’Ariana, à côté de l’ONU, si l’Etat donne son feu vert.
– Ce projet est emblématique de bien des questions qui se posent pour savoir de quelles mémoires la Ville doit être porteuse. Qui décide des événements historiques à marquer et au nom de quels critères? Est-il possible, voire souhaitable, d’avoir une vision d’ensemble du paysage mémoriel urbain ou est-ce pour chaque œuvre une décision spécifique?

 

 

Après 14-18, on choisit sur catalogue

Le monument aux morts n’est pas exactement une invention de la Grande Guerre, puisqu’il apparaît déjà au XIXe siècle. «Mais sous une forme marginale: à ce moment, on est encore dans un réflexe héroïque qui honore avant tout les combattants et la victoire», explique l’historien Yan Schubert.
Le nombre de morts, bien moins important que pour la Première Guerre mondiale, ne pousse pas la collectivité à les commémorer, selon le chercheur associé à la Haute école d’art et de design de Genève. «Le boom arrive donc en 1918, en France, avec l’industrialisation du modèle de monument aux morts. Si certaines communes passent commande à un artiste ou à un sculpteur, d’autres préfèrent passer par les répertoires proposés par des entreprises nationales ou régionales, comme le catalogue Rombaux-Roland, qui offre différents modèles.» Plus de 36 000 monuments seront construits dans l’Hexagone entre 1920 et 1925.

AUSSI EN SUISSE
Yan Schubert distingue principalement deux catégories de monuments: les pacifistes et les héroïques. «Les premiers comportent des sculptures de femmes, d’enfants, de civils ou de victimes. Alors que les seconds montrent des soldats, un coq attaqué et autres métaphores.» Durant la Seconde Guerre mondiale, on allonge les plaques où s’affichent les noms, pour ne produire des nouveaux monuments que dans le cas de communes n’ayant pas eu de victimes durant la Grande Guerre. «Cette fois, il n’y a plus de catalogue et la forme classique du monument va être remise en question: beaucoup d’artistes travaillent sur l’idée du vide, de la destruction, en rapport avec le choc et le traumatisme subi, lié notamment au génocide juif.»
On trouve également quelques monuments en Suisse, pour les citoyens tombés lors de la défense du pays, avant tout lors de la Seconde Guerre mondiale. «Ils peuvent se trouver dans les cantons frontières ou dans les grandes villes. Mais il existe aussi des monuments aux morts pour les soldats engagés pour la défense de la France, autant pour 14-18 que pour 39-45, par exemple à Genève.» Il y a aussi les monuments pour les internés en Suisse pendant la Première Guerre mondiale, comme dans le parc des Bastions à Genève, ou pour les réfugiés pendant la Seconde Guerre mondiale, par exemple à Riehen, près de Bâle, précise encore Yan Schubert. SSG

 

 

Pierre Hazan est l’auteur de La Justice face à la Guerre: De Nuremberg à La Haye (Stock) ou Juger la Guerre, Juger l’Histoire (PUF).
 Il codirige notamment un programme de recherche de la HEAD sur les processus mémoriels dans les sociétés divisées.