Numéro décembre 2014 de la Vie Protestante

Pierre Hazan, auteur de plusieurs ouvrages sur la justice pénale internationale et la médiation des conflits armés, explique comment s’organise un processus de réconciliation entre ennemis.

Bio express
Après avoir été correspondant diplomatique et grand reporter pour Libération et le Temps dans de nombreux conflits, Pierre Hazan s’est spécialisé sur les questions de justice dans les sociétés divisées. Il a été chercheur à la Faculté de droit de Harvard et a collaboré avec les Nations unies. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur la justice pénale internationale. Il enseigne dans les universités de Genève et de Neuchâtel et collabore avec le Centre de dialogue humanitaire, actif dans la médiation des conflits armés. Il travaille sur les questions de justice avec la Fondation Hirondelle qui crée des médias indépendants dans les zones de conflit.

Question: Après un conflit armé, quels sont les principaux instruments de réconciliation pour rétablir la confiance et la paix ?
PH: Divers outils ont été mis en place dans des dizaines de pays, que ce soit en Afrique du Sud, en Amérique latine, dans les ex-pays communistes d’Europe centrale et orientale ou ailleurs. Ces outils peuvent être regroupés en quatre grandes catégories : le droit à la vérité, avec les commissions du même nom, le droit à la justice, avec les tribunaux pénaux, le droit aux réparations, qu’elles soient financières ou symboliques, et les garanties de non-répétition, qui visent à protéger les droits de l’homme et l’Etat de droit. Cela, c’est la théorie. Mais de la théorie à la pratique, les défis sont innombrables. Il n’y a pas de baguette magique pour refonder une société après de terribles conflits. C’est un travail qui s’étale sur plusieurs générations.

Vous êtes impliqués dans diverses démarches de réconciliation depuis des années. Lesquelles vous ont-elles particulièrement marqué ?
PH: En 1998 en Bosnie-Herzégovine, alors que j’écrivais un livre – la justice face à la guerre -, je me suis rendu à Srebrenica. Trois ans plus tôt, 8000 Musulmans avaient été massacrés. Trois mères m’ont accompagné. Elles n’étaient jamais revenues dans leur ville depuis 1995. Chacune d’elles avait perdu plusieurs membres de leur famille. Chacune voulait voir sa maison. Nous avons trois expériences radicalement différentes. Dans le premier cas, un réfugié serbe de Sarajevo nous a tiré dessus. Dans le deuxième cas, ce fut l’opposé : la veuve que j’accompagnais est tombée dans les bras de sa voisine serbe qui occupait sa maison suite à un accord préalable entre les deux femmes. Le troisième cas fut une situation intermédiaire. J’ai ainsi pris conscience comment la question du « vivre ensemble » se posait avec un spectre d’attitudes et d’émotions radicalement différentes. Cette diversité des attitudes continue à me frapper dans bien d’autres contextes où je me suis rendu, que ce soit au Tchad, en République Centrafricaine, Mali ou au Pays Basque. Les victimes ne sont pas plus un groupe homogène que le reste de la société.

Pratiquement comment s’organise un processus de réconciliation entre des anciens ennemis ? Quelles en sont les conditions indispensables ?
Chaque cas est spécifique. Le rôle d’une tierce partie ne doit pas être surestimé. Celle-ci peut faire circuler la parole, créer un climat propice au dialogue, éviter quelques dérapages. En fin de compte, ce sont les parties qui font la paix. Le plus difficile est de créer un minium de confiance pour avancer vers un processus de paix.Dans cette dynamique, je citerai deux points décisifs: la question des prisonniers et le sort des disparus, derrière lequel se dessine la responsabilité de ceux qui ont perpétré des crimes de guerre.

Q: Quelle est la place du pardon dans une approche de réconciliation ?
PH: Au sens littéral du terme, le pardon signifie : par-delà le don, c’est-à-dire un acte gratuit qui transcende même le don. Un acte pur. Dans la réalité, le pardon intervient à deux niveaux : au niveau individuel et au niveau politique. Au niveau individuel, chacun est libre d’offrir ou de demander le pardon. Certaines victimes éprouvent le besoin de pardonner et d’autres non. Du point de vue de l’auteur d’un crime ou de celui qui se sent responsable, certains peuvent éprouver le besoin de demander pardon –c’est rare – tandis que d’autres s’y refusent et cherchent à justifier leur acte. A un niveau politique, les Etats ont l’obligation de poursuivre les criminels de guerre. Ils peuvent également mettre en place des commissions vérité, qui sont elles dépourvues de fonction judiciaire.

Q:Quel a été l’impact de la Commission Vérité et Réconciliation mise en place en Afrique du Sud ?
PH:En Afrique du Sud, les partisans de l’ANC voulaient des procès pour sanctionner les leaders blancs du régime d’apartheid. Le risque d’un bain de sang était très élevé. Pour éviter la guerre civile, Nelson Mandela a offert un marché : la vérité sur les crimes politiques en échange de l’amnistie. La loi d’amnistie prévoyait que ceux qui refusaient de parler de leurs crimes risquaient d’être poursuivis pénalement. L’archevêque Desmond Tutu, président de la CVR, a justifié le pardon au nom de l’ « ubuntu » qui signifie dans la cosmogonie bantoue, que ce qui me fait homme, c’est ma relation à l’autre. Si je coupe cette relation à l’autre, même s’il s’git d’un criminel, je suis moins homme moi-même. Ainsi, Desmond Tutu a inscrit le recours au pardon dans une double tradition chrétienne et africaine.

Q:Pourquoi les actes de repentir émanant de responsables politiques se sont-ils multipliés ces dernières années.
PH: Les religions abrahmiques, le christianisme, le judaïsme et l’islam ont chacune l’idée du pardon. Dans le monde juif, chaque nouvelle année commence par dix jours où le fidèle procède à un examen de conscience qui se conclut avec Yom Kippour, le jour du Grand Pardon.
Dans l’histoire politique récente, l’idée de pardon émerge avec force dans les années 1990. Les Etats-Unis sont alors l’hyperpuissance. Ils exportent leurs valeurs, leur moralité et leur puritanisme. Rappelez-vous le président Clinton qui s’excuse à la nation américaine pour l’affaire Lewinsky ! De manière plus profonde, des responsables politiques s’excusent pour des crimes liés à la Deuxième Guerre mondiale, à l’esclavage, à l’abandon des Tutsis pendant le génocide du Rwanda… Reste à s’interroger sur la valeur du pardon en politique. Il peut être un commode alibi et d’autres fois, important. Lorsque le chancelier Brandt, lui-même un antinazi convaincu durant la 2e guerre mondiale, s’est agenouillé en 1970, devant le monument en l’honneur du soulèvement du ghetto de Varsovie, il a contribué à changer l’image de l’Allemagne dans le monde et a permis à celle-ci de mieux assumer son passé.

Propos recueillis par Jean-François Berger