Dans les années 30, on a vu apparaître les « sans-droits ». Un statut qui fut le prélude à la liquidation physique de ces gens par les nazis. Cette séquence historique décrite par l’essayiste d’origine allemande Hannah Arendt n’est-elle pas en train de se reproduire? L’analyse de Pierre Hazan

A la lumière de la crise des réfugiés qui divise l’Europe, il est urgent de relire l’essayiste d’origine allemande, Hannah Arendt. Dans un chapitre particulièrement éclairant de son livre sur Les origines du totalitarisme, elle note comment une nouvelle catégorie d’êtres humains a émergé dans les années 1930: les «sans-droits». Privé de toute appartenance à une communauté politique et donc de toute protection juridique, on sait le sort que leur réserva le IIIe Reich et ses collaborateurs.

Hannah Arendt décrit ce processus progressif de spoliation des droits – droits pourtant supposés inaliénables – qui conduisit à la mise à mort de millions de personnes: «Les guerres civiles n’ont pas seulement été plus cruelles et plus sanglantes que les précédentes, elles ont entraîné l’immigration de groupes qui n’ont été accueillis nulle part. Une fois qu’ils ont quitté leur patrie, ils se sont retrouvés sans patrie; une fois qu’ils ont abandonné leur Etat, ils sont devenus apatrides; une fois qu’ils ont été privés des droits que leur humanité leur conférait, ils se sont retrouvés sans droits, la lie de la terre. Rien de ce qui était en train de se faire, quel que fût le nombre de gens qui en connaissaient et qui en prédisaient les conséquences, ne peut être défait ou évité. Le moindre événement a pris l’inéluctabilité d’un jugement dernier, jugement qui ne serait l’œuvre ni de Dieu ni du diable, mais ressemblerait plutôt à l’expression de quelque irrémédiable et stupide fatalité ».

Des circonstances historiques différentes
Bien sûr, les circonstances historiques ne sont jamais les mêmes. En dépit des barbelés dont s’entoure la Hongrie du premier ministre hongrois Orban, l’Europe n’est plus – ou pas encore – celle des années 1930 et de la guerre qui s’ensuivit. Mais certains parallèles frappent. Après la Première guerre mondiale, la Société des Nations avait élaboré des mécanismes de protection des minorités par des traités dûment ratifiés par les nouveaux pays d’Europe centrale et orientale qui garantissaient des droits fondamentaux à toute la population, y compris les minorités. La SDN avait aussi créé le passeport Nansen en 1922 pour trouver une solution devant l’émergence d’une nouvelle catégorie de personnes, les apatrides: Arméniens fuyant les persécutions, Russes déchus de leur nationalité par Lénine, qui le premier utilisa l’arme de la dénationalisation massive, Espagnols fuyant les forces franquistes, juifs déchus aussi de leur citoyenneté allemande, et d’autres… Cela n’a pas empêché «l’irrémédiable et stupide fatalité» de se produire.

Ces dernières décennies, les Nations unies et l’Europe ont pris moult engagements qui sont aujourd’hui profondément mis à mal. Les accords de Dublin ll, qui prévoyaient que les réfugiés devaient déposer une demande d’asile dans le premier Etat membre de l’espace Schengen dans lequel ils arrivaient, se sont avérés caducs devant l’arrivée d’un demi-million de personnes fuyant la guerre. Le principe du droit d’asile est remis en question par certains Etats qui ne veulent pas de réfugiés originaires du Proche-Orient, ou seulement quelques-uns, pour autant qu’ils soient chrétiens. Le principe de la responsabilité de protéger, solennellement entériné par les Etats en 2005, est resté lettre morte, en dépit de quelques 250 000 morts dans le conflit syrien, dont l’écrasante majorité sont des civils. L’Europe est au pied du mur: elle doit aujourd’hui relever le défi de protection des plus vulnérables, ce dont elle fut incapable dans les années 1930.

De la mort sociale à la liquidation physique
Arendt a montré comment la mort sociale – lorsque l’on est privé d’appartenance à une communauté politique – peut conduire à sa fin extrême: la liquidation physique. En 1936, le premier ministre français, Léon Blum, avait solennellement mis en garde ceux qui voulaient fermer les portes aux réfugiés et qui s’obstinaient à croire que la lâcheté leur assurerait la sécurité. En vain. Sous la pression des totalitarismes, des nationalismes et de la peur de l’invasion dans les régimes démocratiques, le système de protection des minorités et des apatrides a volé en éclat. Et si la guerre s’en prit d’abord aux plus vulnérables – les sans-droits -, elle n’épargna pas pour autant les autres.

Lorsque Hannah Arendt utilise cette formule contradictoire, du droit des sans-droits, elle ne pointe pas seulement l’inadéquation entre les droits fondamentaux et l’impossibilité de les mettre en œuvre pour certaines populations placées désormais en marge de l’humanité. Elle invite chacun – les sans-droits comme les autres – à penser politiquement cette condition et à en tirer les conséquences pour l’avenir de la société. Rejeter des individus hors de la société, ce n’est pas seulement les condamner à la précarité de la vie nue, c’est aussi subir pour la majorité le rétrécissement des valeurs démocratiques. Léon Blum avait raison: la lâcheté n’assure jamais la sécurité.