Ali Abu Awwad

Issu d’une famille d’activistes palestiniens, Ali Abu Awwad a passé quatre ans dans les prisons israéliennes. En 1993, pendant 17 jours, il fait la grève de la faim pour obtenir de voir sa mère, elle aussi emprisonnée. Il obtient satisfaction et découvre alors que la non-violence s’avère une arme efficace. Depuis, il milite activement sur les pas de Gandhi et de Martin Luther King pour créer un mouvement national palestinien non-violent. Ali Abu Awwad a créé Al Tariq (le Chemin), où il enseigne les principes de la non-violence à des Palestiniens, convaincu que cette voie sera plus efficace que la violence pour mettre fin à l’occupation israélienne. Violant le boycott à l’égard des Israéliens, il rencontre régulièrement des colons, convaincu qu’il faut débattre avec ses ennemis. Il vit à Beit Ummar, près de Hébron, sa terre entourée par des colonies israéliennes. De passage à Genève, Ali Abu Awwad s’est entretenu avec justiceinfo.net

 

Justiceinfo.net : Que pensez-vous de ce qu’on appelle parfois l’intifada des couteaux ?

Ali Abu Awad : ce sont des jeunes qui souvent n’appartiennent à aucun mouvement. C’est la génération d’Oslo qui est aujourd’hui désespérée. Elle est le produit de décennies d’occupation et d’humiliation. C’est la rage, la haine et le désespoir qui les mènent à cela, au point de contempler leur propre mort avant de vouloir tuer. Quand je lançais des pierres lors de la première intifada, je n’étais pas très différent d’eux. J’ai peu à peu compris que tu dois faire des choix dans la vie. J’ai refusé de devenir ce que le soldat israélien qui a tué mon frère, veuille que je devienne : je ne suis pas devenu un enragé obnubilé par la vengeance et qui est prêt à sacrifier sa vie pour cela. Je ne lui ferai pas ce plaisir-là. Je me suis libéré de la véritable occupation : celle d’être réduite au statut de victime et de rester prisonnier de sa haine.

Q : Que dites-vous aux jeunes Palestiniens ?

R : Je leur dis que mon humanité est une arme plus puissante que la violence pour conquérir mes droits. Ce n’est pas seulement parce que ma cause est morale. C’est aussi que la moralité de mes actes me rend plus efficace : l’autre est obligé de m’écouter. Je dérange ses stéréotypes et ses clichés. Nous devons sortir de ce cercle infernal où de jeunes Israéliens de 18 ans sont prêts à laisser mourir une femme enceinte à un barrage, quitte ensuite, l’armée finie, à partir se droguer en Inde, et des Palestiniens du même âge à se tuer en tuant l’autre.

Q : N’êtes-vous tenu pour un traître ?

R : Si mon combat non-violent pour la libération de la Palestine permet d’avancer dans cette direction, je serai fier d’être qualifié de traître. Mes partenaires israéliens sont aussi chez eux tenus pour des traîtres. Je sais que la route sera longue. Je n’attends rien du gouvernement Netanyahu. Mais l’important n’est pas là : nous devons cesser cette compétition victimaire. Quand je parle à des membres de ma famille qui appartiennent au Hamas, ils me tiennent la sempiternelle conversation : « C’est la faute de l’occupation, c’est la faute des Israéliens… » Cette approche ne mène nulle part. La violence ne fait que renforcer la droite nationaliste israélienne. Les deux camps tuent des civils et, en attendant, la Palestine reste occupée. Alors, nous devons parler et pas aux gens sympathiques qui fréquentent les cafés de Tel Aviv, mais aux colons, car ce sont eux qui occupent nos terres.

Q : Mais vous violez le boycott décidé par les organisations palestiniennes ?

R : Sur le principe, je ne suis pas opposé au boycott, car c’est un moyen de lutte non-violent. Mais j’estime que nous avons beaucoup de travail à faire auparavant. Les Israéliens sont, selon moi, le peuple qui ont le plus peur au monde. Ils sont enfermés dans leur peur et la non-violence peut désarmer cette peur. Chacun d’entre nous doit réaliser que l’autre ne va pas disparaître. Nous devons vivre ensemble. Le peuple palestinien et le peuple juif ont tous les deux des droits sur cette terre. Chacun de ces peuples doit vivre dans son Etat dans la sécurité et la dignité. Aux hommes politiques de trouver la meilleure solution.

Q : Quel est votre but ?

R : Je veux construire un mouvement national palestinien pacifiste. Nous avons des dizaines de très bonnes organisations en Palestine, mais elles sont souvent en concurrence entre elles. Je veux que mon mouvement puisse les rassembler dans un réseau. Des ex-prisonniers, des anciens combattants et beaucoup d’autres sont d’accord avec moi. L’année prochaine, je veux organiser un grand rassemblement non violent en Palestine. Beaucoup de Palestiniens ne sont pas prêts aujourd’hui à parler avec des Israéliens, même s’ils n’utilisent pas la violence. Ils n’y arrivent pas car le sentiment d’injustice est trop fort. Mais ils y viendront et vous verrez : cette action aura des prolongements jusqu’à Tel Aviv, au sein de la population israélienne. Mon but final reste inchangé : libérer la Palestine.