Pierre Hazan,

Qu’est-il advenu de « la responsabilité de protéger » (R2P) dix ans après son adoption par la communauté internationale? A –t-elle constitué un frein au déchaînement de la violence dans certains pays d’Afrique ? Ou faut-il déjà prononcer son acte de décès après son inefficacité dans le conflit syrien et en Irak ? Et aujourd’hui, peut-elle contribuer à éviter le pire au Burundi ? Le constat est mitigé.

Lors du sommet mondial de 2005 qui réunissait aux Nations unies à New York le plus grand nombre de chefs d’Etat et de gouvernement jamais rassemblés, les Etats se sont engagés à protéger leurs populations lorsqu’elles sont menacées de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité ou de génocide. A défaut, les autres membres de la communauté ont le devoir d’intervenir diplomatiquement, et en dernier ressort, militairement. Une dizaine d’années après le génocide des Tutsis au Rwanda commis sans que l’ONU intervienne, la R2P fut la réponse que les Nations unies se donnèrent pour éviter que pareil drame puisse se reproduire.

« Charbonnier est maitre chez lui »
La responsabilité de protéger était le prolongement de la Convention des Nations unies pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948, une idée généreuse, mais inefficace : elle n’avait aucun mécanisme d’application. La R2P, en revanche, permet de s’ingérer dans les affaires intérieures d’un Etat, si celui-ci manque à son devoir de protection à l’égard de sa population. Nul ne peut prétendre comme le fit Joseph Goebbels devant la Société des Nations à Genève en 1933, « Charbonnier est maitre chez lui ».

Reste cependant le traditionnel risque de veto d’une grande puissance au Conseil de sécurité. C’est ce qui s’est passé dans le conflit syrien. La Russie, la Chine et bien d’autres pays restent très précautionneux face à R2P qui, sous le noble alibi de la protection des populations, peut conduire à un changement de régime qu’ils ne souhaitaient pas. Ils en donnent pour preuve l’intervention militaire de l’OTAN en Libye en 2011 qui se solda par la chute de Mouammar Kadhafi. Pour que le droit puisse brider la barbarie, faut-il encore que le politique acquiesce.

En Centrafrique, au Sud-Soudan et en Côte d’Ivoire, la politique a acquiescé. L’existence de la R2P a facilité ces dernières années une mobilisation internationale pour freiner le cycle de violence dans ces pays. Les interventions diplomatiques et, le cas échéant, le déploiement de forces militaires opérant sous parrainage des Nations unies ont, dans une certaine mesure, protégé les populations civiles.

Des discours de haine qui ressemblent à ceux du Rwanda en 1994
Afin de renforcer l’efficacité de la R2P, les ONG de droits de l’homme, ainsi que de nombreux pays ont essayé de limiter le droit de veto des grandes puissances au Conseil de sécurité lorsque des crimes internationaux étaient commis. En septembre dernier, la France a ainsi rallié 75 pays d’Afrique, d’Asie, d’Europe et d’Amérique latine derrière cette initiative se heurtant cependant aux quatre autres membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, décidés à conserver leurs prérogatives.

Aujourd’hui, la région des Grands Lacs est tragiquement en train de tester une nouvelle fois l’efficacité de la responsabilité de protéger. Depuis quelques semaines, tous les mécanismes d’alerte créés après le génocide au Rwanda en 1994 ont joué leur rôle devant le risque de nouveaux massacres au Burundi. Ainsi, le conseiller spécial du Secrétaire général de l’ONU, pour la prévention du génocide, Adama Dieng, a mis en garde devant les discours de haine qui ressemblaient à ceux observé au Rwanda voisin avant le génocide de 1994.De fait, la violence ne cesse de monter et plus de 220.000 Burundais ont fui leur pays, se rappelant que la guerre civile des années 1990 fit 300.000 morts.

Evoquant « le risque de guerre civile qui risque d’embraser toute la région », l’ONU a dépêché une mission d’experts pour surveiller la situation des droits de l’homme. L’Union européenne et les Etats-Unis ont adopté une série de sanctions à l’égard du régime de Bujumbura. Nul ne sait encore si ces premières mesures seront suffisantes pour endiguer la spirale de la violence. L’Union africaine a affirmé « ne pas vouloir permettre un nouveau génocide » sur son continent et s’est dit prête à déployer 5.000 soldats pour protéger les civils. Proposition que le gouvernement du Burundi a aussitôt rejetée. Reste à savoir jusqu’où l’Union africaine et les Nations unies seront prêtes à s’engager si les violences devaient encore se propager ?