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les réincarnations de Karadzic, de moine alternatif à chef de guerre, photo Ryan Sparth

 

Vingt-quatre ans. Il y a vingt-quatre ans, sous la poussée des différents nationalismes, la Bosnie-Herzégovine plongeait ce 6 avril 1992 dans une mer de violence et de sang. Sarajevo commençait à endurer ce terrible siège de 44 mois, où périront 10.000 civils, dont 1.500 enfants. Les politiques de « nettoyage ethnique » devenaient une terrible banalité au milieu de l’Europe. Et d’épouvantables camps faisaient souffrir des milliers de civils, ravivant la mémoire de la deuxième guerre mondiale. L’un des pyromanes fut le chef politique de la république serbe de Bosnie, Radovan Karadzic entre 1992 et 1995. Jugé par le Tribunal pénal international pou l’ex-Yougoslavie, il risque la réclusion à perpétuité pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et actes de génocide.

Comment dire Radovan Karadzic ? Comme tant d’autres journalistes, je ne sais combien de fois je l’ai vu en conférence de presse à Genève, dans les lobbies des palaces, ou encore dans sa chambre d’hôtel où, parfois, il accordait ses interviews. Il était à la fois charismatique et par moment presque clownesque avec sa mèche folle. Roublard et retors, joueur et menteur, niant les crimes contre l’évidence, « obligé », disait-il, de se défendre contre « la création d’une république islamique au cœur de l’Europe ». Surtout, il jouissait de son importance lorsque les Nations unies déroulaient le tapis rouge à Genève pour qu’il s’engage – une fois de plus et sans effet – à laisser passer les convois humanitaires pour des populations assiégées et affamées et promettre, oui, que la paix était à portée de main. Il jouissait de voir l’Europe occidentale, les Nations unies, le CICR, presque à genoux, lui quémander un accord de plus.

Folle partie de poker
Accro du jeu, il faisait monter les enchères quand, dans une folle partie de poker, les forces bosno-serbes prirent en otage fin mai 1995, 400 casques bleus, les enchaînant à des sites stratégiques, les utilisant comme des boucliers humains pour faire cesser les raids de l’OTAN. Hypnotisé par les images qui passaient en boucle à la télévision, possédé par l’hubris, Karadzic zappa d’une chaîne à une autre pendant près de 24 heures, sous les yeux de son ami l’éditeur lausannois de l’Age d’Homme, Vladimir Dimitrievic, sans réaliser que cette fois, il était allé trop loin en défiant aussi ouvertement les grandes puissances.

La revanche était trop belle pour cet homme né en juin 1945, un mois après la fin de la guerre, et dont le père, un nationaliste et royaliste serbe, un « Tchetnik », avait passé cinq ans dans les geôles de Tito, considéré comme un traître par les communistes. Lui, Radovan, son fils, l’auteur de médiocres poèmes, le modeste psychiatre d’un club de football, le médecin qui empochait des dessous de table pour de faux certificats, était parvenu de 1992 à 1995, à se hisser si haut qu’il tint la dragée haute à Washington, Londres, Paris et Berlin.

Karadzic n’était ni un calculateur froid et cynique comme Slobodan Milosevic, ni un intellectuel de la Serbité comme son mentor, l’éphémère président de la Yougoslavie, Dobrica Cosic qui le propulsa en politique. Il ne possédait pas non plus l’implacable savoir-faire ès massacres du général bosno-serbe Ratko Mladic. Autant par opportunisme que par patriotisme grand-serbe dévoyé, Radovan Karadzic était devenu leur métaphore. Il donnait chair et corps à leur ultranationalisme, bénéficiant à la fois de l’appui politique du premier, de l’idéologie du deuxième, et de l’expertise militaire du troisième. Il y ajouta sa propre partition, celle d’une mystique de la pureté serbe, dont l’essence se trouverait dans la vie rurale, se faisant apprécier des franges nationalistes les plus radicales de l’église orthodoxe serbe. Interrogé pour donner son diagnostic de psychiatre sur l’état de son pays, il dit que la Bosnie était victime « d’une grande éruption de l’inconscient, impossible à contrôler », mais il dont il situait l’origine dans les souffrances infligées aux Serbes pendant des siècles par les Turcs, puis par les Allemands durant le dernier conflit mondial, et, enfin, par les communistes.

En 2008, après une douzaine d’années de cavale, son arrestation fut presque burlesque, révélant une fois encore le versant mystique de l’homme : Radovan Karadzic ne ressemblait plus au président de la Republika Srpska, le fier-à-bras qui se pavanait à Genève et qui invitait le poète russe Limonov à tirer depuis les hauteurs sur Sarajevo assiégée. Il se dissimulait désormais sous les apparences d’un inoffensif mage alternatif de 63 ans, le soi-disant Dr. Dragan Dabic, les cheveux ramassé en chignon, tenant la rubrique hebdomadaire « Méditation » dans un magazine lifestyle, offrant aussi ses conseils en matière de sexologie et de désordres psychiques grâce à un traitement à base de « Human Quantum Energy ».

De psychiatre-poète à seigneur de guerre
Pendant son procès et en dépit de 400 témoins qui défilèrent à la barre, Karadzic s’obstina à maintenir la même ligne de défense négationniste, transformant l’agresseur en victime, prétendant que nul civil n’avait jamais été pris pour cible, qu’il n’y eut jamais de « bombardement intentionnel sur Sarajevo », pas plus que de « nettoyage ethnique », et que les massacres de Srebrenica étaient sans doute imputables à son second, le général Mladic. Pour les paroles de compassion ou de regret, les familles des victimes pourront attendre encore longtemps.

Le pire sans doute, dans l’étonnante trajectoire de Radovan Karadzic, de psychiatre-poète à seigneur de guerre, fut le miroir qu’il tendit à l’Europe. En dépit d’une opinion publique bouleversée, l’Europe pendant des années ne sut, ni ne voulut intervenir, alors que la guerre se déroulait sur ses frontières et que les civils mourraient par dizaines de milliers, préfigurant l’actuelle tragédie syrienne. Pour masquer son absence de politique et soulager sa mauvaise conscience, l’Europe offrit de l’aide humanitaire et des casques bleus pour maintenir une paix, là où il n’y avait plus nulle paix à maintenir, et un tribunal international comme alibi de sa non-action. Un tribunal qui a eu le mérite de rappeler le droit, laissant cependant dans l’ombre la trop longue inaction d’une Europe minée par ses divisions.