Bosnian soldiers smoke and take a break on the frontline next to a sign that says ‘welcome to Sarajevo’ in Sarajevo, Bosnia, in the fall of 1994. Trench warfare was fought all around the city of Sarajevo. – credit Ron Haviv

 

Dans une salle archibondée, des jeunes femmes en maillot de bain défilent pour conquérir le titre de Miss Sarajevo, alors que les bombes pleuvent à l’extérieur. Puis, conservant leur éclatant sourire, on les voit porter une banderole où il est écrit: « Ne nous laissez pas nous tuer », avant de lancer des fleurs au public. Poussés par leur rage de vivre, des adolescents font du break-dancing dans un sous-sol pour oublier la peur, la faim, l’ennui et la guerre. Durant de courtes trêves, des concerts rock et de musique classique se tiennent dans ce qui fut la magnifique bibliothèque de Sarajevo avant d’être détruite par les obus, mais dont il subsiste la moitié du dôme et quelques pans de mur. Des chanteurs jouent la comédie musicale Hair dans la ville assiégée. Ce sont autant de séquences étonnantes, poignantes, surprenantes du documentaire de Patrick Chauvel et de Rémy Ourdan, Le siège, récompensé par le FIPA d’or pour le meilleur documentaire de création 2016.

La capitale de Bosnie-Herzégovine fut soumise à un déluge de feu et d’acier par les forces bosno-serbes du général Mladic – aujourd’hui jugé à La Haye – pendant quatre interminables années de 1992 à 1995, provoquant la mort de 11541 personnes et en blessant bien davantage. Rémy Ourdan était à l’époque un jeune reporter qui décida de rester à Sarajevo durant la durée du siège, travaillant pour divers médias (on entend ses commentaires d’alors comme reporter radio) avant de rejoindre la rédaction du Monde. Ces quatre dernières années, il a mis la main sur d’étonnantes archives, souvent personnelles, permettant de construire avec ce documentaire une mémoire de la résistance culturelle de la ville.

UN POINT DE VUE PLUS RARE ET PLUS PRÉCIEUX

Le documentaire de Patrick Chauvel et de Rémy Ourdan est remarquable, parce qu’il ne montre pas seulement l’image de la guerre – il la montre aussi dans sa choquante et implacable cruauté -, mais parce qu’il montre un point de vue plus rare et plus précieux, car rarement dit : le rôle crucial de la culture comme partie intégrante de la résistance. Cette ville multiethnique a résisté par les armes à feu, en dépit de la terrible asymétrie des forces – des kalachnikovs contre des armes lourdes – mais aussi par les armes de l’humour ; le rire grinçant à l’égard des casques bleus censés maintenir une paix qui n’existait plus depuis longtemps et encore davantage, en maniant l’autodérision. Le documentaire montre ainsi un étonnant clip où une publicité Nike est détournée : on voit un « athlète » s’échauffer et grâce aux fameuses chaussures, de sa foulée sportive, il échappe aux tirs des snipers.

Dans cet environnement de violence et de destruction, créer des spectacles culturels et faire de l’art, est-ce encore éthique? Un acteur raconte comment lui-même s’interrogeait sur le sens, voire sur l’absurdité de monter une pièce de théâtre dans la ville assiégée, alors que certains de ses camarades sont postés sur la ligne de front et défendent la ville avec leur corps, et un combattant de lui répondre : « Qu’aurions-nous à défendre, si vous ne jouez plus ? »

« QU’AURIONS-NOUS À DÉFENDRE, SI VOUS NE JOUEZ PLUS? »

Les habitants n’ont pas choisi la guerre. Ils l’ont subie, encerclés et pilonnés, dans un huis-clos de 1425 jours, le plus long siège de l’histoire moderne, refusant d’être réduits « à des animaux enfermés dans une cage », selon la formule de l’un des protagonistes. La résistance des Sarajeviens fut une résistance contre la folie, le désespoir, l’angoisse, l’isolement, le risque d’effondrement après que des amis et des proches ont été tués ou blessés, que les voisins se sont enfuis quand il ne sont pas devenus ennemis, sans parler de la difficulté de trouver de l’eau potable et du froid qui glaçait les os durant quatre longs hivers. Le documentaire ne sombre jamais dans le romantisme – la guerre fut trop terrible pour cela -, ni dans l’idéalisme. Il rappelle au passage que si des mafieux furent les premiers à organiser la défense dans certains quartiers de la ville, certains n’en devinrent pas moins des criminels de guerre qui finirent par être arrêtés par leurs frères d’armes.

Plus de vingt ans après la fin du siège et de la guerre en Bosnie, ce documentaire nous ramène naturellement aux Balkans, mais il nous renvoie aussi à la Syrie d’aujourd’hui. Un documentaire nous montrera un jour comment d’autres hommes, femmes et enfants résistent depuis des années au processus de déshumanisation qui leur est infligé, alors que le monde s’est habitué à leur calvaire.

 

*Le siège sera disponible en DVD dès septembre prochain. Signalons aussi que Rémy Ourdan est l’initiateur de WARM (pour War, Art, Reporting and Memory), une association basée à Sarajevo et dédiée au reportage de guerre, à l’art et aux processus mémoriels dans les situations de conflit. WARM organise un festival culturel les derniers jours de juin à Sarajevo.