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Jamala, victorieuse de l’Eurovision 2016, photo: Andrei Maximov

 

Qui aurait pu imaginer que le concours de la chanson de l’Eurovision, connu pour ses paillettes et ses mélodies kitch, deviendrait l’un des enjeux de la nouvelle guerre froide entre la Russie et l’occident ? C’est pourtant, ce qui vient de se passer avec la victoire de la chanson ukrainienne « 1944 ». Jusqu’ici, nul ne connaissait les goûts musicaux de l’OTAN et des autorités russes lors des chansons de l’Eurovision.

Durant les décennies de la guerre froide, l’Union soviétique brillait par ses joueurs d’échec qui, à l’exception du génial et paranoïaque New-yorkais Bobby Fisher, écrasaient leurs adversaires occidentaux. Jeu de l’intelligence et de la froide rationalité, les 64 cases étaient la parfaite métaphore de l’affrontement bipolaire que se livraient l’URSS et les Américains, et auxquels les champions soviétiques excellaient. Dans le contexte actuel de tensions renouvelées entre Moscou et l’occident, de la Syrie à la Géorgie et à l’Ukraine, c’est désormais l’univers musical jusqu’ici le plus indolore et sans saveur qui est devenu le dernier terrain d’affrontement, avec pour objet de querelle le rappel des crimes staliniens mis en musique.

Le concours de l’Eurovision est devenu un sport de combat. Les autorités russes qui avaient consacré cette année beaucoup d’efforts pour faire gagner leur chanteur, Sergei Lazarev, favori des bookmakers londoniens, ont perdu de justesse, le plaçant avec « You are the only one », derrière l’Ukraine et l’Australie. Lazarev avait remporté davantage de voix au sein du jury populaire, mais avait été coulé par le jury professionnel. Une pétition en ligne a déjà récolté plus de 300.000 signatures pour demander de recompter les voix. S’estimant spoliées, les autorités russes y ont vu la main de l’occident, qui les prive de l’organisation du concours de l’Eurovision 2017. Une volonté d’isoler la Russie, y compris dans un art certes mineur, mais hautement populaire. Et d’empêcher Poutine de profiter d’une nouvelle tribune internationale pour restaurer le prestige de son pays, après les jeux olympiques de Sotchi. Un coup dur pour la Russe, comme le souligne leur chanteur, Sergei Lazarev: « Pour la Russie, l’Eurovision est une chose très sérieuse. C’est un peu les Jeux olympiques de la musique et le public russe adore l’Eurovision ».

Au lieu de cela, le scénario du pire s’est produit pour le Kremlin. Jamala, de son vrai nom Susana Dzhamaladinova, une chanteuse ukrainienne triomphe avec « 1944 », une chanson qui évoque les crimes du stalinisme et, indirectement, l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014. Jamala raconte l’histoire de son arrière-grand-mère, déportée avec 250.000 autres Tatars de Crimée par Staline, car accusés de collaboration avec les nazis, tout en faisant le lien avec l’annexion récente de la Crimée. Auteure de la chanson, Jamala ne cache pas les raisons qui l’ont conduite à écrire cette chanson: « Bien entendu, ma chanson parle aussi de 2014. Ces deux dernières années ont apporté tant de tristesse dans ma vie. Imaginez – vous êtes une personne créative, mais vous ne pouvez pas revenir chez vous depuis deux ans… Que suis-je supposé faire : juste chanter de jolies chansons et oublier le reste ? Je ne peux pas faire ça », déclara-t-elle au Guardian, peu avant sa prestation à l’Eurovision.

Défaite militairement par la Russie en 2014, l’Ukraine triomphe à l’Eurovision. Officiellement, il ne s’agit naturellement que d’une chanson d’amour que l’artiste a dédiée à son arrière-grand-mère. Mais les paroles tranchent avec les bluettes traditionnelles de l’Eurovision : « Quand les étrangers viennent/ ils viennent dans ta maison / Ils tuent tout le monde / Et disent / Nous ne sommes pas coupables / Pas coupables.

De quoi ravir le gouvernement de Kiev, qui établit un lien direct entre les crimes du stalinisme en 1944 à l’égard des Tatars et la politique agressive de Vladimir Poutine 70 ans plus tard. Ce n’est pas une coïncidence, si c’est seulement après le coup de force du Kremlin en 2014, que le président ukrainien a demandé que la déportation des Tatars de Crimée soit reconnue comme un génocide, voulant là encore dénoncer la continuité de l’impérialisme russe et ses méfaits. Dans la foulée, le parlement ukrainien a adopté une résolution qui affirme que les déportations furent « une politique délibérée d’ethnocide du peuple Tatar de Crimée », faisant du 18 mai, la journée du Souvenir des victimes.

Les goûts musicaux des militaires de l’OTAN
L’OTAN jusqu’ici avait d’autres champs de bataille que l’Eurovision. Mais la victoire de Jamala avec « 1944 » a visiblement ravi les stratèges et militaires occidentaux. L’Alliance militaire a mis sur ses comptes Twitter et Youtube, un clip et des interviews de la chanteuse ukrainienne. Le soft power vient ainsi compléter le hard power de la plus puissante alliance militaire du monde, laquelle se heurte à Moscou sur nombre de sujets, rappelant les décennies de guerre froide.

Vu de Moscou, la perspective est radicalement différente. Les autorités russes dénoncent une chanson politique – interdit par le règlement qui affirme dans son article 1.2.2.h que « des paroles, des discours, des gestes de nature politique ou de même nature ne sont pas permis ». Dans un tweet, les organisateurs de l’Eurovision ont estimé que la chanson ne contenait pas d’éléments politiques. L’année précédente, l’Eurovision avait cependant demandé au groupe arménien, Genealogy, de changer le titre de leur chanson « Don’t deny », pour enlever toute connotation au génocide subi par les Arméniens et « renforcer le concept d’amour, de paix et d’unité ». Visiblement, « le concept d’amour, de paix et d’unité » a désormais un peu de plomb dans l’aile.

Ce qui fait dire à la députée russe, Yelena Drapeko que la défaite de la Russie est le produit de « la guerre de l’information » menée contre son pays : « Nous sommes victimes de la diabolisation de la Russie, comment chez nous, tout serait mauvais, tous nos athlètes se doperaient, nos avions violeraient l’espace aérien, et évidemment, cette campagne se poursuit à l’Eurovision ». Rappelons qu’après un rapport accablant sur le dopage généralisé des athlètes russes, le Conseil de la Fédération internationale d’athlétisme a suspendu la fédération russe, et que, par ailleurs, la Turquie accuse la Russie de violer son espace aérien avec ses avions de combat engagés en Syrie.

Un chanteur russe gay-friendly et une femme à barbe
La colère des autorités russes s’explique aussi par l’énergie mise pour gagner le concours. Elles avaient choisi en Lazarev un chanteur politiquement incorrect à leurs propres yeux, mais justement susceptible de gagner l’Eurovision : un opposant à l’annexion de la Crimée et de surcroît, « gay-friendly ». Sergeï Lazarev était l’homme idéal pour plaire au public occidental et désamorcer les critiques sur la politique de répression de l’homosexualité en Russie, et en particulier, la loi de 2013 qui punit la diffusion d’information sur « les orientations sexuelles non traditionnelles » près des enfants. Avec un tel candidat, les autorités russes signifiaient que l’Eurovision pouvait se dérouler sans heurt en Russie après les critiques cinglantes et homophobes lancées contre la chanteuse transsexuelle autrichienne, Conchita Wurst, victorieuse en 2014 et devenue une idole dans la communauté LGBT. Le vice-Premier Ministre russe, Dmitry Rogozin en avait profité à l’époque pour ridiculiser les pro-européens dans son pays, « montrant l’avenir européen : une femme à barbe ».

A travers les critiques au vitriol contre Conchita Wurst, un choc de valeurs opposait la Russie et l’occident. Moscou s’offusquant de la dégénérescence des mœurs occidentales, alors que les gouvernements occidentaux ont fait des droits des homosexuels et des transgenres, un marqueur des libertés individuelles. Un marqueur qui prenait une résonance d’autant plus forte dans une enceinte comme l’Eurovision.

Bref, derrière les paillettes et les spots, c’était de manière feutrée une guerre idéologique qui se poursuit, de Conchita Wurst à Jamala. Elles n’ont sûrement pas le QI des joueurs d’échec de l’ère soviétique, mais politiquement, elles s’avèrent diablement efficace. Quoi de plus fort, symboliquement, que d’offrir la victoire à une chanson ukrainienne qui rappelle les crimes du stalinisme, et qui offrira l’occasion à Kiev d’organiser l’Eurovision en 2017 ?