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peinture murale, Ramallah, Palestine, 14 mai 2016, credit, Pierre Hazan

 

Pierre Hazan,

Journée de joie ou journée de deuil ? L’affrontement mémoriel reste toujours aussi intense entre Israéliens et Palestiniens. Les premiers viennent de commémorer les 68 ans de leur Etat, alors que les Palestiniens se souviennent de la Nakba l’exil de plusieurs centaines de milliers d’entre eux survenu lors de la guerre de 1948. Le leader de l’extrême-droite israélienne, Avigdor Lieberman, a été invité à devenir le prochain ministre de la défense au risque encore d’enflammer l’affrontement mémoriel, alors qu’un nouveau musée palestinien s’apprête à ouvrir à Bir Zeit pour marquer la perte de leur terre.

Il y a quelques jours, le 12 mai, Israël a célébré la fête de l’Indépendance, Yom Hatsmaout. Parade de l’armée aérienne au-dessus de la promenade de Tel Aviv, drapeaux bleu et blanc siglés de l’étoile de David dans tous les lieux publics, aux balcons, sur le toit des voitures, dans les mains des enfants : le pays fêtait ses 68 ans. Trois jours plus tard, le 15 mai, les Palestiniens commémoraient la Nakba, littéralement, « la Catastrophe », que le secrétaire général de l’Organisation de libération de la Palestine, Saeb Erekat, définissait ainsi dans le journal israélien, Haaretz : « Quelques 436 villages ont été détruits et 70% de notre peuple a été chassé. Ce nettoyage ethnique a été perpétré dans le cadre d’une stratégie colonialiste », appelant « Israël à reconnaître la Nakba ».

A Ramallah, la capitale administrative de la Palestine, la journée du 15 mai a été marquée par des marches avec d’énormes clefs en carton, symbole de la fuite et des maisons abandonnées en 1948. L’un des principaux slogans, – « Par l’union et la résistance, nous rendrons possible le droit au retour » – est inacceptable pour l’immense majorité des Israéliens. Ils y lisent le refus palestinien de reconnaître leur Etat. A Bir Zeit, un nouveau musée palestinien va être inauguré début juin en grande pompe, et selon son président, Mr. Qattan, « les futures expositions exploreront le sens culturel du martyr et détermineront qui furent les premiers habitants en Palestine …» Ironie, le musée est encore vide pour des raisons de controverses internes.

Les Palestiniens, y compris ceux qui vivent en Israël et qui en ont la nationalité (ils représentent 20% de la population de l’Etat hébreu), vivent la fête de l’Indépendance comme une journée de deuil et de spoliation. La députée arabe israélienne, Haneen Zoabi, qui participait au rassemblement sur la Nakba ces derniers jours, déclarait en 2011 que « la Nakba n’est pas seulement une partie de l’histoire palestinienne, mais aussi de l’histoire juive de cette terre. Car il faut être deux pour faire la Nakba. Vous avez besoin de la victime, mais aussi de l’oppresseur. Ce furent les Israéliens qui ont expulsé les Palestiniens et détruit leurs villes et villages et volé leur terre ». Le fond du différend est là : dans la perspective palestinienne, la reconnaissance de la Nakba par Israël est un préalable à toute réconciliation, alors que le gouvernement israélien et les partis de droite le voient comme un procès en légitimité du pays.

Le drapeau noir le jour de la Nakba

Lors de la dernière campagne électorale en 2015, Avigdor Lieberman, leader de la formation d’extrême-droite Israël Beiteinu, qui vient d’être invité par le Premier ministre israélien à rejoindre le gouvernement comme ministre de la défense, avait suggéré aux Arabes d’Israël de quitter le pays s’ils marquaient la Nakba : « Les citoyens israéliens qui lèvent le drapeau noir le jour de la Nakba sont libres de partir et je serai ravi de les donner à Abu Mazen (NDLR, le président de l’Autorité palestinienne). » Un député de son parti avait tenté – sans réussir – de faire passer un projet de loi qui visait à punir jusqu’à trois ans de prison les citoyens israéliens qui marquent la Nakba. Mais ce même député avait réussi à faire adopter en 2011 une loi qui coupe tout financement gouvernemental à des institutions qui rejettent ouvertement la reconnaissance d’lsraël, comme un Etat juif et démocratique, ou qui commémore l’indépendance israélienne comme une journée de deuil.

Cette confrontation mémorielle autour de la Nakba traduit naturellement l’impasse politique actuelle où aucune perspective de paix ne se dessine, alors que la colonisation israélienne se poursuit en Cisjordanie et que le Hamas n’a pas abrogé sa charte qui prêche la destruction de « l’entité sioniste », même si certains leaders du mouvement islamiste s’en sont distancés. L’affrontement mémoriel est rendu plus aigu par la profonde asymétrie géostratégique entre la puissance de l’armée israélienne et la faiblesse militaire des Palestiniens. Face à une situation militaire et politique bloquée, l’affrontement mémoriel devient un enjeu central.

La sémantique et les symboles, armes de combat

Dans ce climat délétère, la sémantique et les symboles restent plus que jamais des armes de combat, tant Yom Atsmaout que la Nakba demeurent les marqueurs essentiels respectivement de l’identité israélienne et palestinienne. Le mot de « Nakba » – « catastrophe » – renvoie à celui de « Shoah », qui en hébreu, signifie lui aussi « catastrophe », mais pour évoquer l’extermination des juifs d’Europe par les nazis. Extermination qui selon une étude israélienne est niée par 40% des arabes israéliens. Alors que pour les juifs israéliens, le génocide perpétré par les nazis constitue l’une des justifications de l’évidente nécessité d’un Etat juif comme refuge. Quant au sionisme, il est vu dans l’historiographie classique israélienne comme un mouvement de libération nationale, alors qu’il est décrit par l’historiographie palestinienne comme une idéologie colonialiste, voir raciste.

Dès les années 1980, le courant des « nouveaux historiens » israéliens (Tom Seguev, Ilan Pappe, Benny Morris…), à partir des archives israéliennes et britanniques, ont remis en cause l’historiographie traditionnelle israélienne, montrant comment des centaines de milliers de Palestiniens en 1948 ont été poussés à partir, fuyant les combats, mais aussi poussés par des méthodes d’intimidation et par la force. Une ONG israélienne, Zochrot, répertorie les destructions et spoliations des Palestiniens subis en 1948. Selon un sondage de 2008 réalisés auprès de juifs Israéliens, 47% considèrent qu’en 1948, « les juifs ont joué un rôle dans la Nakba ». Est-ce pour cette raison que le gouvernement israélien en 2014 a mis l’accent sur l’exode des juifs des pays arabes comme contre-point à la Nakba ? La Knesset a ainsi adopté la loi qui rappelle « la déportation des Juifs des terres arabes et d’Iran ». De fait, la quasi-totalité des juifs du monde arabe (856.000 selon les autorités israéliennes) ont, eux aussi, été forcés de quitter leur terre natale, la plupart, en abandonnant leurs biens.

Sans processus de paix, la bataille mémorielle ne peut que s’intensifier. Pour les autorités israéliennes comme palestiniennes, la légitimité de leur cause se trouve encore et toujours dans une rhétorique victimaire. L’année prochaine marquera un demi-siècle d’occupation de la Cisjordanie et de Gaza et gageons que la guerre des récits s’aiguisera encore.