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La psychologue Selma Kikic, 2e à partir de la gauche, et Mirela Hadjic, sa collègue, 3e à partir de la gauche à la clinique d’Ilidza, le 30 juin 2016, Photo Pierre Hazan

Pierre Hazan, Sarajevo

Les chiffres sont vertigineux : selon les autorités bosniaques, 450.000 personnes ont été affectées par la maladie du syndrome post-traumatique (plus connue sous son acronyme anglais, le PTSD) et 1.4 million ont généré un ou plusieurs symptômes du PTSD sur une population totale inférieure à quatre millions de personnes. Ces estimations sont invérifiables, mais le consensus est général : une grande partie de la population de Bosnie-Herzégovine, et tout particulièrement les civils, ont souffert ou souffrent encore psychologiquement des conséquences de la guerre.

Pendant des années, ils ont subi des bombardements, vécu eux-mêmes des violences ou ce sont leurs proches qui ont traversé ces épreuves entre 1992 et 1995. Et en Bosnie comme dans d’autres lieux de conflit, les psychologues constatent que les traumatismes se transmettent aux nouvelles générations nées bien après la fin du conflit.

Face à cette situation, les autorités de la Fédération de Bosnie-Herzégovine et de la Republika Srpska – pour une fois d’accord !– ont mis sur pied en 2009 un projet de cliniques municipales de santé mentale. La coopération suisse – et en particulier, les cantons de Genève, Berne, Fribourg et Jura dans une coopération inter-cantonale sans précédent – participent à hauteur d’un million de francs par année à ce projet pour fournir des experts et de la formation au personnel soignant.

La municipalité d’Ilidza, dans la banlieue de Sarajevo, est habitée par de nombreux habitants qui ont vécu les trois ans et huit mois du siège de la capitale de Bosnie ainsi que par des femmes originaires de Srebrenica, qui ont perdu leur père, frères et fils. C’est ici que se trouve dans un bâtiment sans grâce, l’une des 70 cliniques du projet de santé mentale du pays. Le concept est simple, explique la psychologue Selma Kikic : ne plus « bourrer » de médicaments, ni enfermer des patients à vie dans des hôpitaux, et remplacer la camisole chimique par une approche pluridisciplinaire formée par des psychothérapeutes, des travailleurs de l’art-thérapie. Objectif : réinsérer au plus vite les personnes souffrant de désordres psychiques dans leur vie sociale et professionnelle. De l’avis général, cette prise en charge légère est un succès, y compris en termes financiers : le nombre de personnes affectées de troubles psychiques et envoyées dans les hôpitaux a baissé de 30% en quelques années. « Un excellent retour sur investissement pour les contribuables helvétiques», se félicite Joseph Guntern, en charge de la coopération suisse à Sarajevo.

Le nombre de victimes de désordres psychiques continue d’augmenter

Mirela Hadzic travaille avec Selma Kikic à Ilidza. Elle-même, alors adolescente, a vécu le siège de Sarajevo, avant de devenir psychologue. Le personnel soignant aussi a été profondément marqué par la guerre. « Nous nous aidons mutuellement, mais parfois, nous aurions besoin de davantage de supervision », confie Mirela Hadzic, qui voit huit patients chaque jour. Elle raconte le parcours presque tragiquement banal de l’une de ses patientes, Jasmina, âgée de 54 ans. Originaire de Ilitza, son mari a été tué durant la guerre, elle-même fut violée, puis chassée de sa maison. Elle a trouvé refuge en Allemagne, mais n’eut aucun symptôme de PTSD jusqu’à son retour dans sa maison d’Ilitza dix ans plus tard : insomnie, sentiment de persécution, chaos intérieur et retour des images traumatisantes. Jasmina s’adresse alors à la clinique et rencontre Mirela. Après quatre mois de psychothérapie, elle ose évoquer le viol, submergée par la honte, raconte sa psychologue. La thérapie individuelle, puis en groupe se poursuit, les mois passent et les symptômes peu à peu se font plus légers. « Aujourd’hui, Jasmina ne revient à la clinique que durant la période de l’année où elle fut violée, et durant les commémorations de Srebrenica en juillet qui réveillent son traumatisme. Autrement, elle vit une existence aussi normale que possible après de tels événements», raconte Mirela Hadzic. Parmi les 700 patients qui fréquentent cette clinique, le seul médicament que prescrit Mirela, ce sont des anti-psychotiques aux patients qui en ont provisoirement besoin, comme Kenan, 39 ans, victime d’hallucinations visuelles et auditives, profondément marqué à la fois par un père alcoolique et le siège de Sarajevo.

Avec les années qui passent, les maladies mentales évoluent. Psychologues et psychiatres ne voyaient au début que les symptômes traditionnels du PTSD : cauchemars, images traumatisantes, isolation, perte d’appétit… Mirela Hadzic constate depuis quelques années, que ces symptômes ont laissé la place à d’autres : la dépression, les désordres bipolaires, les changements de personnalité à vie, provoquant souvent de graves problèmes familiaux. Et corollaire, l’agressivité, parfois retournée contre soi, de beaucoup d’enfants et d’adolescents. Ce qui explique le nombre élevé de suicides chez les jeunes. Le contexte économique et social n’aide pas : un chômage massif (62% des 15-24 ans sont sans emploi), un sentiment de no futur devant l’absence de perspective, des parents souvent traumatisés par la guerre, un niveau de vie très bas et une vulnérabilité accrue dans les couches les plus pauvres de la population. Ce qui explique que le nombre de personnes victimes de désordre psychique continue d’augmenter, même si la guerre s’est terminée il y a 21 ans. Les conséquences du conflit n’ont pas fini de se faire sentir.