Pierre Hazan, conseiller éditorial de JusticeInfo.Net, professeur associé à l’université de Neuchâtel avec Emmanuelle Hazan, journaliste

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Au Musée des victimes du génocide à Vilius, la carte des partisans (1944-1953). Karen Melchior/Flickr, CC BY-NC-SA

 

Vilnius, sur la grande artère Gediminias se trouve un imposant bâtiment blanc : c’est l’ex-quartier général du KGB qui abrita aussi, de 1941 à 1943, la Gestapo. Des noms sont gravés sur la façade, accompagnés des dates de naissance et de mort, lesquelles se situent presque toutes entre 1944 et le début des années cinquante. Les années de la répression stalinienne. Ce bâtiment abrite Le Musée des victimes du génocide. Un musée officiel consacré aux violences perpétrées contre les nationalistes et l’intelligentsia de Lituanie. Des crimes qualifiés ici de « génocide », bien loin de la définition juridique et du consensus historique. En dépit de nos appels répétés, la direction du musée n’a pas donné réponse à nos questions.

À Vilnius, les « résistants » sont ceux qui luttèrent contre les Soviétiques
Au premier étage, la première salle est consacrée au pacte germano-soviétique Ribbentrop-Molotov de 1939, au terme duquel l’URSS envahit la Lituanie, réprima et déporta l’intelligentsia. Puis, la deuxième salle et les suivantes décrivent la poursuite des crimes communistes après que l’Armée rouge ait chassé les forces nazies, les déportations vers le Goulag et les activités du KGB jusqu’à l’indépendance retrouvée en 1991. Les « résistants » et les « partisans » glorifiés évoquent ceux qui luttèrent contre les Soviétiques, mais jamais contre les nazis. Le Musée des victimes du génocide met au centre de sa narration les 21 500 Lituaniens tués par les Soviétiques entre 1940-1941 et 1944-1990, et les 50 000 autres morts en détention ou déportation, selon les chiffres du musée.

 

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Dans les sous-sols du Musée, les anciennes cellules. David Holt/Flickr, CC BY-SA

 

Ce n’est qu’au bas d’un panneau dans la deuxième salle que sont mentionnés, en une ligne, les 200 000 juifs exterminés (soit 96 % des juifs qui vivaient dans ce pays) par les nazis et leurs collaborateurs lituaniens. Et ce n’est que dans les sous-sols du musée, parmi la vingtaine de cellules du KGB, que l’une d’elles a été réaménagée – il y a seulement quelques années et sous pression internationale – pour évoquer l’extermination des juifs. En termes pudiques, la responsabilité des collaborateurs lituaniens est évoquée : « the Nazis managed to involve some of the local residents… » (« Les nazis parvinrent à impliquer des gens de la population locale dans ces crimes »).

A quelques rues de là, le narratif est tout autre dans le petit Musée de l’Holocauste logé dans une minuscule maison verte au fond d’une allée. Réalisé initialement par des rescapés, le musée expose dans quelques petites salles une profusion de photos et de témoignages sur la destruction du monde juif par les nazis et par leurs complices lituaniens, bien loin des euphémismes employés dans le Musée des victimes du génocide. Sur un mur, une carte géographique répertorie les massacres commis aux quatre coins du pays : la Lituanie a été un immense cimetière pour les juifs. « C’est un sujet dont on commence seulement à parler », nous explique Irina Pociené du Centre pour la Tolérance à Vilnius.

À Riga, une occupation au singulier
La capitale lettone, Riga, abrite elle le Musée de l’Occupation dans un bâtiment provisoire, en lisière de la vieille ville. Une occupation au singulier qui fait allusion à l’occupation soviétique, bien que le pays ait aussi été sous la coupe des nazis entre 1941-1944. La période allemande est cependant abordée dans l’exposition permanente : un important panneau reflète le travail de la Commission d’historiens lettons qui ont franchement abordé les crimes commis tant par les Soviétiques que par les nazis. Des Lettons émigrés aux USA financent l’essentiel du musée, même si l’État letton est également très impliqué puisqu’il finance intégralement les frais de fonctionnement.

 

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Manifestation commémorative devant le Musée de l’Occupation, à Riga (Lettonie) en 2014. Bryan Ledgard/Flickr, CC BY

 

Son directeur, Gunar Nagels, un Letton d’origine australienne, explique son combat pour agrandir et moderniser son musée, mais se heurte, dit-il, « à des blocages politiques ». La municipalité est dirigée par « Harmonie », un parti politique où la minorité russe (25,8 % de la population du pays et bien davantage dans les centres urbains) est très fortement représentée. « Pour les Russes, se défaire de la botte nazie était une libération, alors que pour les Lettons, cela signifiait passer d’une occupation à une autre », explique Gunars Nagels. Une photo de l’exposition montre une foule en liesse qui accueille à Riga les soldats allemands en 1940, espérant ainsi recouvrer leur indépendance acquise seulement en 1919. « Beaucoup de Russes n’aiment pas que le Musée rappelle les décennies d’occupation soviétique et beaucoup de Lettons n’aiment pas qu’on évoque la responsabilité de certains d’entre eux dans la mort des 50 000 de leurs concitoyens juifs ».

Gunars Nagels pose l’équivalence entre crimes soviétiques et nazis en ces termes : « Si un meurtrier tue 12 personnes et un autre en tue 10, le second est-il moins meurtrier ? » Un point de vue qui s’explique par la spécificité de l’histoire balte en rupture avec le ressenti et le vécu des Européens de l’Ouest. Pour mieux appuyer son propos, le directeur offre aux visiteurs le badge du « Ruban noir » qui, depuis 2009, commémore chaque 23 août la Journée européenne des victimes du stalinisme et du nazisme.

A Tallinn, un Musée des occupations… et de la liberté
Contrairement à Vilnius et à Riga, le Musée des occupations (cette fois avec un « s ») à Tallinn ne prétend pas à la vérité officielle. Financé par des Estoniens immigrés aux États-Unis, il se veut un musée de la société civile. Le passé de la collaboration avec l’Allemagne nazie n’y est pas escamoté comme à Vilnius. Des films et des photos montrent comment les soldats du IIIe Reich ont été accueillis comme des libérateurs par la population, comment encore des Estoniens ont combattus en héros dans les rangs de la Wehrmacht pour tenter de repousser les Soviétiques en 1943. Il est vrai aussi que le passé lié à l’extermination des juifs est moins lourd : 3000 des 4000 juifs ont survécu en Suède ou en URSS.

 

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L’entrée du Musée des Occupations à Tallinn. Jim McDonough/Flickr, CC BY-NC-ND

 

En février 2016, le musée a annoncé son projet de rénovation et sa volonté de changer de nom pour s’appeler désormais Le Musée de la liberté. Face aux résistances de la vieille génération d’Estoniens qui voient avec peine s’estomper leur statut de victimes – d’autant que le projet de mémorial des crimes communistes n’a jamais été réalisé jusqu’à ce jour – un compromis a été trouvé : le musée s’appellera Musée des occupations et de la liberté. Merilin Piipuu, directrice du musée, explique :

« Grâce à son indépendance, le musée de Tallin a la capacité d’évoluer rapidement et d’adapter sa muséographie aux narrations contemporaines. Il veut se tourner vers l’avenir et s’adresser en priorité aux jeunes en problématisant la question de la liberté telle qu’elle existe aujourd’hui en Estonie. Face aux occupations passées, quels auraient été les choix des jeunes d’aujourd’hui ? Quel prix auraient-ils été prêts à payer pour cette liberté ? »

La hantise de la Crimée
Ces questions sont plus que jamais d’actualité dans une région où la représentation des crimes commis par les Soviétiques, mais aussi la reconnaissance des crimes commis à l’égard des juifs se lisent à la lumière des enjeux géopolitiques actuels. Depuis 2004, les trois pays baltes sont membres de l’OTAN, ont rejoint l’Europe et adopté l’euro, mais tous redoutent aujourd’hui de subir le même sort que la Crimée.

Ils sont aussi confrontés à une contradiction de taille : comment faire coïncider leur unité nationale construite sur le souvenir des crimes soviétiques avec l’existence de très fortes minorités russes ? Face à la complexité d’un passé encore si présent, la directrice du musée de Tallin pose les enjeux muséographiques :

« Nous voulons lier la question des drames du passé avec la question des droits de l’homme et de la liberté. Or la fragilité de cette liberté devient encore plus apparente si l’on regarde les actions imprévisibles de notre grand voisin russe… »

Cet article est co-publié par JusticeInfo.Net et The Conversation