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Entretien : “L’art permet de travailler le passé pour inventer le présent”
Article paru dans Le Temps, le 20.10.2011, propos recueillis par Arnaud Robert
- Pourquoi s’intéresser à la mémoire que l’on construit après un conflit?
Pierre Hazan: – La guerre a changé de forme ces dernières décennies. Les conflits n’opposent plus des Etats entre eux. Ce sont des conflits internes et ce sont les civils qui sont devenus des cibles. Plus de 80% des victimes ne sont pas des combattants. Dès lors, la question clef est de refonder l’unité nationale dans des sociétés fracturées, où des violations massives des droits de l’homme se sont produites. Pensons à l’ex-Yougoslavie, au Rwanda, en Afghanistan, au Sierra Leone, à l’Irak… Le défi du temps présent est la réconciliation. Et celle-ci passe par la construction d’une mémoire capable d’intégrer différents récits. D’où la multiplication des commissions vérité et réconciliation comme en Afrique du Sud. Ce mouvement s’accompagne aussi de son pendant culturel avec des nouveaux entrepreneurs de mémoire. L’impulsion ne vient plus seulement de l’Etat, mais aussi du bas, de la société civile, des associations de victimes, des ONG, voir des artistes eux-mêmes. Certaines de ses initiatives sont éphémères, d’autres durables. Mais l’important est la volonté de refonder des sociétés qui ont été déchirées par la guerre et des périodes de répression.
- Comment construire une histoire commune si chaque lobby qui représente un groupe de victimes se bat pour la reconnaissance d’une mémoire exclusive?
- C’est vrai que l’affaiblissement de l’état-nation laisse un espace pour l’émergence de mémoires alternatives, voire concurrentes. Le danger de mémoires communautaires repliées sur elles-mêmes est bien réel. Mais cette période est aussi porteuse d’espoir. Car elle offre l’espace d’élaborer des identités ouvertes et inclusives. C’est l’enjeu majeur pour l’Europe aujourd’hui confrontée à la nécessité de redéfinir la citoyenneté dans un espace qui n’a jamais été aussi multiculturel, mais aussi guettée par le danger des replis identitaires.
- Quel est l’impact des médias électroniques sur la construction de la mémoire?
- Fonctionnant sur l’amnésie et le zapping permanent, ces médias provoquent en réaction une demande inépuisable de mémoire. Nous vivons ce moment paradoxal où, à l’effacement quasi instantané de la mémoire répond une demande mémorielle sans fin. Pendant la révolution égyptienne de février dernier, en marge du mémorial éphémère dédié aux victimes de la Place Tahrir tués quelques jours plus tôt, des mémoriaux virtuels en ligne étaient créés. Jamais distance n’a été si courte entre le passé et le présent.
- A quoi sert l’art dans ce processus?
- Il précède ou accompagne des mouvements de transformation profonde de la société. Par une vision subjective, l’artiste permet de rendre visible des choses qui le seraient moins. Quand Picasso peint Guernica en 1937, l’oeuvre contribue non seulement à définir l’identité de la ville mais elle devient aussi le symbole annonciateur de la barbarie moderne. De fait, il y a mille manières d’intervenir artistiquement. Certains artistes élaborent des contre-monuments, car ils rejettent les formes monumentales souvent récupérées par des idéologies totalitaires. D’autres inventent des formes d’intervention éphémères ou virtuelles pour contribuer à refonder la société après un conflit. Ils ne veulent pas forcément d’un alibi en béton, d’un alibi mémoriel. L’art permet de travailler le passé pour inventer le présent.
Beyrouth: le procès qui fait peur
Le Nouvel Observateur, 9 septembre 2010
Beyrouth, le procès qui fait peur
Cinq ans après l’assassinat de Rafic Hariri, le Tribunal spécial pour le Liban va rendre publics ses actes d’accusation. Une première. Dans ce pays ravagé par la guerre, l’impunité avait jusque-là toujours été la règle.
La justice internationale peut-elle exister dans un pays où la mémoire est verrouillée, l’Etat faible, la société divisée et le risque d’affrontements intérieurs réels ? Cette interrogation a pris une nouvelle tournure avec les déclarations de lundi dernier de Saad Hariri qui absous la Syrie de toute implication dans l’attentat du 14 février 2005, lorsque 1 200 kilos de TNT pulvérisèrent la voiture blindée de l’ex-Premier ministre, Rafic Hariri, en provoquant la mort de 22 autres personnes.
Condamner par gain de paix
Le TEMPS, 30 oct. 2010
Dans un nouveau livre, Pierre Hazan, spécialiste de la justice internationale, explore l’impact de la diplomatie judiciaire sur les conflits. En voici deux extraits
Désormais, à chaque crise internationale, la question de l’intervention de la justice internationale se pose: de l’Ouganda au Soudan, du Liban au conflit israélo-palestinien, du Sri Lanka à la Colombie. Cette mondialisation de la justice, aussi imparfaite soit-elle, est une réalité. Elle a généré un profond enthousiasme de la part de sociétés civiles du Nord comme du Sud, mais aussi de réelles inquiétudes d’un certain nombre de gouvernements, ainsi que passablement de scepticisme auprès d’observateurs, craignant que, sous le couvert du droit, de la protection des victimes et de la sécurité internationale, la justice ne soit instrumentalisée à des fins politiques et contribue non à renforcer mais, au contraire, à fragiliser des processus de paix. Lire la suite »
Justice internationale, un bilan amer
Le Temps, mardi 15 juin 2010
Les surprenantes leçons de la commission Goldstone sur Gaza
Le Temps, 17 septembre 2009
- La commission dirigée par Richard Goldstone était mal partie. Sous la pression des pays de l’Organisation de la conférence islamique, le mandat initial donné par les Nations unies visait à enquêter sur les crimes perpétrés uniquement par les forces israéliennes durant le conflit de Gaza l’hiver dernier. Mais l’ex-procureur du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie a enquêté sur les violations graves du droit international, indépendamment de la nationalité de leurs auteurs. Lire la suite »
A quoi sert la Déclaration universelle des droits de l’homme ?
Le Temps et le Courrier International
3 décembre 08 - Pierre Hazan, expert des questions de justice internationale, s’interroge sur l’utilité de ces textes. Erigés en nouvelle religion séculière, ils n’ont cependant pas les moyens de répondre aux attentes
Pierre Hazan – Ce 10 décembre, les Nations unies célèbrent le 60e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH). Le paradoxe de la situation est évident : jamais la rhétorique des droits de l’homme n’a été aussi présente et pourtant rarement la réalité internationale n’a été si sombre. Lire la suite »
Soudan : la CPI, épée de Damoclès ou instrument de justice internationale ?
TRIBUNE 26 SEPT. 9H02
Pierre Hazan, pour Libération
la Cour pénale internationale (CPI) est-elle un acteur à part entière sur la scène internationale ou n’est-elle qu’un yo-yo judiciaire utilisé puis délaissé par les Etats au nom de leurs intérêts circonstanciels ? Le 31 mars 2005, les membres du Conseil de sécurité de l’ONU saisissaient la Cour pour les crimes du Darfour. Le 14 juillet, le procureur de la CPI déposait des éléments de preuve contre le président du Soudan, Omar al-Bechir, pour crime de génocide. Aujourd’hui, plusieurs pays font campagne pour suspendre pendant un an le processus judiciaire (article 16) en échange d’un accord politique avec ce même président. C’est la crédibilité et l’autorité de la Cour qui sont en jeu. Lire la suite »